Résultats des régionales : « Les jeunes reviennent à la vie normale et n’avaient pas la tête à aller voter », estime le politologue Mathieu Gallard

INTERVIEW Selon Mathieu Gallard, directeur d’étude chez Ipsos, l’abstention massive des 18-24 ans aux élections dimanche est liée à des éléments conjoncturels

Propos recueillis par Marie De Fournas

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Comment expliquer l'abstention record des jeunes aux élections régionales dimanche 20 juin 2021?
Comment expliquer l'abstention record des jeunes aux élections régionales dimanche 20 juin 2021? — KONRAD K./SIPA
  • 87 % des 18-24 ne se sont pas déplacés ce dimanche pour le premier tour des élections régionales et départementales.
  • Face à une élection dont les enjeux sont encore peu compris par l’ensemble des Français et dont la campagne a beaucoup tourné autour de jeux d’alliances politiques, les jeunes se sont désintéressés des régionales.
  • Pour le politologue Mathieu Gallard, le déconfinement et la joie du retour à la vie normale ont probablement désamorcé le vote-sanction contre le gouvernement que l’on observe souvent dans les élections entre-deux présidentielle.

On le sait, les jeunes votent toujours moins que leurs aînés, mais cette année pour les régionales, ils ont plus que confirmé la règle. Alors que le taux d’abstention globale en France a atteint dimanche soir le niveau record de 66,1 %, celui des 18-24 ans s’élève à 87 %. Désintérêt pour la politique ? Action-sanction ? Ou encore aperçu de ce que seront les prochaines élections en France ? Ce chiffre interroge sur le vote des jeunes, dans un contexte de Covid-19 très particulier. 20 Minutes a interrogé Mathieu Gallard, directeur d’étude chez Ipsos.

A-t-on battu un record d’abstention chez les jeunes en France ?

Au niveau global, c’est le taux d’abstention le plus élevé à une élection depuis le début de la Ve république hors référendum. On retrouve cela chez le vote des 18-24 ans avec ces 87 % d’abstention. Les niveaux étaient beaucoup plus bas pour les précédentes élections municipales et régionales où on se trouvait plutôt autour de 50-60 % d'abstention.

Il s’agit d’une moyenne nationale, qui se cache derrière ce chiffre ?

Quand on interroge les jeunes, toute une partie d’entre eux nous dit qu’ils seraient motivés pour manifester pour le climat par exemple ou pour signer des pétitions, mais le vote ne leur paraît pas être le meilleur moyen pour exprimer leurs idées.

Il y a aussi différentes jeunesses avec plus ou moins de freins à la participation électorale. Dans toutes les villes plutôt jeunes, comme en banlieue parisienne par exemple, il y a eu des niveaux d’abstention absolument apocalyptiques. A Saint-Denis, on est à 79 % d’abstention et à Clichy-sous-Bois 88 %. Car à leur jeune âge, s’ajoute le fait d’être souvent issus de l’immigration et de milieu populaire et donc d’être moins intégré socialement. Or ce qui détermine le fait d’aller voter ou non globalement c’est le fait d’être bien intégré socialement.

Comment expliquer ces taux records d’abstention chez les jeunes ?

Il y a des éléments structurels que l’on retrouve à chaque régionale et qui expliquent pourquoi à chaque fois, il y a un peu plus d’abstention à ces élections. Les Français et encore plus particulièrement les jeunes ne comprennent pas vraiment les compétences des régions, à quoi sert un conseil régional et en quoi il peut avoir un impact sur leur vie quotidienne. Donc aller voter pour des élections dont on ne comprend pas l’enjeu, ça ne motive pas beaucoup. Le deuxième aspect structurel c’est cette défiance vis-à-vis des élites politiques et du système politique de manière générale : l’impression que les élus sont corrompus, inefficaces et éloignés des préoccupations des Français.

Il y a également des éléments beaucoup plus conjoncturels liés à la situation actuelle. On sort de la crise sanitaire, il y a le déconfinement, on enlève les masques… Les jeunes reviennent à la vie normale qu’ils avaient quittée depuis un an et demi et ils n’avaient pas forcément envie de suivre la campagne électorale. D’autant que celle-ci était beaucoup axée sur du jeu politicien : le Rassemblement national (RN) va-t-il conquérir des régions ? Est-ce que LR et LREM vont s’allier ? Des choses très éloignées des préoccupations des Français. Et puis il faisait beau, c’était la fête des pères, les jeunes n’avaient peut-être pas la tête à aller voter.

Enfin, les élections intermédiaires entre deux présidentielles servent traditionnellement de défouloir pour les Français, c’est-à-dire à exprimer un vote sanction contre le gouvernement en place. Mais LREM est de toute façon tellement faible au niveau régional que cette dimension de vote défouloir ne peut même pas s’exercer. Il y avait très peu de régions où le parti pouvait l’emporter. Ça n’a pas de sens de se défouler contre un parti qui fait 10 %. Et puis ce mécontentement est un peu dilué par le retour à la vie normale. Il y a encore deux mois, 30 % de Français étaient satisfaits par la gestion de la crise sanitaire, aujourd’hui on est à 54 %. Tout cela fait que l’aspect vote sanction disparaît mécaniquement.

Quel impact a eu cette abstention sur les différents partis et peut avoir sur les futures élections ?

Ce ne sont pas les 18-24 ans qui votent le plus pour le RN, plutôt les 25-35 ans, mais eux aussi se sont énormément abstenus, donc cela peut expliquer en partie les mauvais résultats du Rassemblement national. LREM attire aussi beaucoup les jeunes et cela a eu un impact sur les mauvais scores du parti. Il y avait enfin un affrontement au sein de la gauche entre le Parti socialiste (PS) et Europe Ecologie – Les Verts (EELV). Cette abstention a peut-être un peu désavantagé les Verts parce que l’électorat EELV est beaucoup plus jeune que l’électorat PS. Mais pour tous ces partis, cela n’annonce pas ce qu’il va se passer en 2022 à l’élection présidentielle.

Ce qu’il s’est passé dimanche ne veut pas dire que l’on va atteindre ce niveau d’abstention record à toutes les prochaines élections. Déjà parce que l’euphorie liée au déconfinement ne sera plus là. Et ensuite parce que l’on sait qu’il y a des différences énormes selon les élections. A la présidentielle de 2017 au premier tour, on était à seulement 29 % d’abstention chez les jeunes. En France, l’élection présidentielle c’est celle qui décide de tout et là les Français et les jeunes ont vraiment le sentiment que ça peut avoir un impact sur leur vie quotidienne. Quoi qu’il arrive, il y aura une abstention plus forte chez les jeunes en 2022 parce qu’ils s’abstiennent toujours plus que les autres, mais il est absolument certain qu’on ne retrouvera pas ce taux d’abstention que ça soit au niveau global ou chez les jeunes.