Présidentielle américaine : Donald Trump va-t-il s’acharner encore longtemps devant la justice ?

POLITIQUE Une semaine avant le vote officiel des grands électeurs, les chances pour Donald Trump de réussir à contester les résultats de l’élection présidentielle semblent de plus en plus faibles

Manon Aublanc

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Rudy Giuliani est l'un des avocats personnels de Donald Trump.
Rudy Giuliani est l'un des avocats personnels de Donald Trump. — C.KASTER/SIPA
  • Plus de trois semaines après l’élection présidentielle, Donald Trump refuse toujours d’admettre la victoire de Joe Biden et continue de dénoncer « une fraude massive ».
  • Depuis le 8 novembre, le président sortant et son équipe ont multiplié les recours en justice. Sur les 35 recours déposés par ses avocats, 34 ont été retoqués par les tribunaux.
  • Alors que les grands électeurs doivent voter la semaine prochaine pour désigner officiellement le gagnant, que reste-t-il comme solution au président sortant ?

Les recours déposés par Donald Trump pour dénoncer des « élections truquées » échouent les uns après les autres. Pire encore, son avocat personnel, qui pilote les plaintes, Rudy Giuliani a été testé positif au Covid-19 dimanche. Une semaine avant le vote des grands électeurs, qui doit désigner officiellement le prochain président des Etats-Unis, les chances de remporter sa bataille judiciaire s’amenuisent pour le milliardaire.

Plus les jours passent, plus l’avenir de Donald Trump s’obscurcit. Pourtant, le président américain refuse toujours de reconnaître la victoire de son successeur, le candidat démocrate Joe Biden.

L’espoir de la Cour suprême

En déplacement en Géorgie, samedi, où il a tenu son premier meeting depuis la présidentielle américaine pour faire campagne pour deux élections sénatoriales, Donald Trump a dédié une bonne partie de son discours à la « fraude électorale » : « Nous n’avons pas perdu. Cette élection a été truquée. Croyez-moi, si j’avais vraiment perdu, j’aurais été bon perdant », a-t-il martelé en dépit des résultats. Pourtant, sur les 35 recours déposés par ses avocats, 34 ont été retoqués par les tribunaux. Seule la Pennsylvanie a accepté d’étudier la plainte. Le ministre de la Justice de Donald Trump, Bill Barr, a déclaré, début décembre, qu’aucune fraude « susceptible de changer le résultat de l’élection » présidentielle n’avait été constatée.

Pour James Cohen, professeur à l’Institut du monde anglophone de la Sorbonne (Paris 3), le président sortant sait que sa bataille judiciaire n’aboutira pas : « C’est une diversion. Ce sont des efforts pour saboter la voix et la légitimité de Joe Biden ». Mais pas que. « Cette diversion sert aussi à détourner l’attention d’une série de manœuvres en cours visant à imposer, dans tous les domaines des décisions exécutives qui ne pourront que rendre la situation plus difficile encore pour les Démocrates et pour le pays », ajoute le professeur, évoquant des mesures de déréglementation environnementale permettant de nouvelles exploitations pétrolières dans des zones protégées, des sanctions contre l’Iran, le limogeage de certains fonctionnaires et le reclassement d’autres fonctionnaires « pour imposer à la future administration ses serviteurs loyaux, accorder des grâces à des proches ».

Donald Trump espère encore plaider sa cause devant la Cour suprême, pour que « la loi soit respectée et utilisée de manière appropriée », comme il l’avait déclaré après les résultats des votes. Mais il y a peu de chances que cette dernière s’en saisisse, estime Jean-Eric Branaa, maître de conférences à la Sorbonne (Paris 2) et spécialiste des Etats-Unis : « La Cour suprême a très peu de chances de prendre le dossier en main, car ce n’est pas une cour électorale et ce n’est pas sa finalité. Le mode de saisine de la Cour suprême fait qu’elle peut accepter ou refuser les demandes, sans même avoir besoin de se justifier. »

Le Congrès, la dernière chance de Donald Trump ?

Et le calendrier ne va pas arranger les affaires de Donald Trump. Deux mois après les résultats des votes, la bataille judiciaire va s’arrêter le 8 décembre. A cette date, la désignation par les Etats des grands électeurs ne peut plus être contestée. Six jours plus tard, le 14 décembre, les grands électeurs devront se réunir en collège électoral dans leurs Etats respectifs et voter pour élire le président des Etats-Unis. Le 6 janvier, le Sénat et la Chambre des représentants se retrouveront pour recompter les voix des grands électeurs. Et, comme le veut la tradition, c’est le vice-président, Mike Pence, qui annoncera ensuite officiellement le nom du prochain président des Etats-Unis.

C’est là que les choses peuvent se compliquer, prévient Jean-Eric Branaa. Estimant qu’il y a eu des fraudes dans plusieurs Etats, Donald Trump considère certains grands électeurs illégitimes et leurs votes, de fait, illégaux. Il pourrait, par la voix de son vice-président, refuser de reconnaître les grands électeurs et leurs suffrages, craint le spécialiste : « Si on assiste à ce scénario, l’équipe Trump va demander au Congrès de régler la question par un vote de la Chambre des représentants. C’est un vote qui se fait sur la base d’une voix par délégation d’Etat. Et en termes d’Etats, Donald Trump est majoritaire : il y en a 30 qui lui sont favorables, 17 pour Joe Biden et 3 à égalité. » « Son pari, c’est d’aller devant le Congrès. Les recours déposés, c’est juste une stratégie pour bloquer la machine et laisser le Congrès trancher, car il sait qu’il sera gagnant », décrypte Jean-Eric Branaa. S’il est juridiquement possible, ce scénario reste néanmoins très peu probable, selon le spécialiste.

L’hypothèse d’une candidature en 2024

Une fois tous les recours épuisés, Donald Trump va-t-il miser sur une candidature à la prochaine élection présidentielle américaine en 2024 ? C’est en tout cas ce qu’il a laissé entendre la semaine dernière lors d’une fête de Noël avec des responsables du parti républicain : « Ce furent quatre années fantastiques. Nous essayons de faire quatre ans de plus. Sinon, je vous reverrai dans quatre ans », a-t-il déclaré. Pour James Cohen, cette option laisse quelques doutes : « L’idée d’une candidature de Trump en 2024 fait partie de la communication de son équipe, mais il faut avoir conscience qu’il aura 78 ans. Et puis d’autres candidats républicains voudront se présenter aussi. Ce n’est pas si simple ».

C’est pourtant une hypothèse crédible, explique Jean-Eric Branaa : « Il veut garder cette manne de 73 millions d’électeurs pour 2024. Quel meilleur moyen de conserver cet électorat que de leur dire "on vous a volé votre élection, votre vote, on n’a pas voulu entendre votre parole". Il ne faut pas oublier que Donald Trump a été élu sur un terreau de gens qui ne font plus confiance à la parole politique. Ce sont les mêmes qui pensent que l’élection a été truquée, voire qu’il y a eu un complot. Il le sait et il joue sur cette ambiguïté », analyse le spécialiste. La bataille judiciaire est loin d’être terminée.