Présidentielle américaine : « Aujourd’hui, les institutions américaines ne sont pas menacées »

INTERVIEW Jean-Claude Beaujour, vice-président de l’association diplomatique France-Amériques, se penche pour « 20 Minutes » sur la période de transition qui attend les Etats-Unis

Propos recueillis par Alexis Orsini

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Joe Biden à Wilmington (Delaware), le 6 novembre 2020.
Joe Biden à Wilmington (Delaware), le 6 novembre 2020. — Carolyn Kaster/AP/SIPA
  • Après plusieurs journées de suspense, les résultats de l’élection présidentielle américaine sont enfin connus : Joe Biden a remporté les 270 électeurs requis pour devenir président, selon différents médias américains.
  • Le candidat démocrate devra toutefois attendre le 14 décembre pour être désigné par les grands électeurs, puis le 21 janvier pour prendre la relève de Donald Trump à la Maison Blanche.
  • A quoi faut-il s’attendre pendant cette période de transition mouvementée, alors que le président sortant affirme que l’élection n’est pas terminée ? Jean-Claude Beaujour, vice-président de l’association diplomatique France-Amériques, répond aux questions de 20 Minutes.

L’attente des résultats de l’élection présidentielle américaine aura duré de longues journées, mais elle s’est enfin achevée : le candidat démocrate Joe Biden a remporté le nombre de grands électeurs requis (270) pour succéder au président sortant Donald Trump.

La période de transition qui vient de commencer, et s’achèvera – sauf improbable retournement de situation – à l’investiture de Joe Biden à la Maison Blanche, le 20 janvier 2021, s’annonce mouvementée. Pour 20 Minutes, Jean-Claude Beaujour, vice-président de l’association diplomatique France-Amériques et avocat international, fait le point sur les étapes – et obstacles – clé qui devraient rythmer le paysage politique américain d’ici là.

Quelles étapes attendent encore Joe Biden avant de devenir le 46e président des Etats-Unis ?

Il est important de préciser que Joe Biden n’a pas encore été élu président : il a été déclaré comme candidat ayant remporté le plus grand nombre de grands électeurs. Le collège électoral se réunira le 14 décembre, afin que les grands électeurs désignent le candidat pour lequel ils s’étaient engagés à voter. C’est à cette date que sera officiellement désigné le vainqueur de l’élection présidentielle par le collège électoral.

Par la suite, début janvier, le Congrès validera l’élection du candidat. Et la prestation de serment au Capitole aura le 20 janvier. Voilà pour le calendrier.

Les recours juridiques engagés (ou annoncés) par Donald Trump peuvent-ils retarder ce calendrier ?

Non, toutes les contestations liées à l’élection doivent être purgées pour le 8 décembre. Cela inclut autant les recours au niveau local, dans les Etats concernés (comme la Pennsylvanie) qu’au niveau de la Cour suprême des Etats-Unis, si les recours vont jusque-là. Le système judiciaire sait être réactif pour ce type d’urgence, ce qui fait que tout recours de ce genre sera réglé d’ici au 8 décembre.

Ces recours ont-ils de véritables chances d’aboutir ?

Comme pour toute procédure judiciaire, il faut qu’il y ait un fait prouvé et dont on constate qu’il porte atteinte à la législation électorale de l’Etat concerné. Ces faits doivent non seulement être établis mais avoir altéré la sincérité du scrutin. Le fait que des observateurs n’aient pas pu assister au dépouillage ne signifie pas qu’il y a eu fraude pour autant.

Toute irrégularité n’est pas forcément prise en compte : dès lors qu’elle n’a pas impacté la sincérité du scrutin (ou trop faiblement), le juge peut ne pas en tenir compte. A titre d’exemple, un bureau de vote qui ouvre avec dix minutes de retard, c’est une irrégularité, mais ça n’entame pas la sincérité du scrutin.

C’est à la partie plaignante d’apporter un dossier solide. Or, à ce stade, je n’ai pas vu de chose consistante en ce sens de la part de Donald Trump et de son équipe. Mais il est encore un petit tôt pour en juger.

L’opinion américaine a redouté de potentielles violences ou tensions graves au vu de la polarisation des deux camps, démocrate et républicain, et l’attente des résultats, sur fond d’accusations de fraude, a pu entretenir ce climat d’inquiétude. Faut-il s’attendre à des débordements dans les prochaines semaines ?

On a effectivement beaucoup parlé de risques de violence suite à ce scrutin, voire de guerre civile. Mais je n’y crois pas pour deux raisons. La première, c’est que finalement, dans les 50 Etats américains, à part dans deux ou trois où les résultats sont contestés, le scrutin s’est bien déroulé. Aujourd’hui, les institutions américaines ne sont pas menacées, le système fonctionne correctement et le président n’a pas remis en cause le pouvoir judiciaire. La preuve, c’est qu’il veut y recourir pour faire valoir ses droits.

Je crois peu à une guerre civile ou à des débordements massifs parce que les candidats n’ont pas intérêt à se laisser aller sur cette pente glissante. Il peut y avoir des manifestations tendues ici ou là, mais à compter du 20 janvier, le président élu devra diriger le pays : il n’a aucun intérêt à laisser se développer une situation qu’il aurait à gérer par la suite.

Il paraît peu probable que Donald Trump se retire de la vie politique américaine, surtout après avoir reçu près de 70 millions de votes. Peut-il jouer un vrai rôle dans la vie publique américaine au cours du mandat à venir ?

Le président Trump n’est pas du genre à jouer les seconds rôles. Nous sommes dans un système présidentiel à l’américaine : une fois que vous êtes battu, vous sortez du jeu. Traditionnellement, même lorsque le président est parti en difficulté – comme Nixon –, il garde du recul et adopte plutôt un rôle sage, qui veille à l’unité du pays. Jimmy Carter, par exemple, a continué à être impliqué dans des engagements sur la paix. C’est traditionnellement la place qui est réservée aux présidents.

Il est probable que Donald Trump ne soit pas satisfait de ce rôle. Je ne le vois pas jouer les pères pacificateurs par la suite. Est-ce qu’il peut devenir le leader du parti républicain ? Je n’en suis pas convaincu car dans le système américain, tel qu’il est conçu, de jeunes sénateurs attendent leur tour de s’engager pour le pays.

Il ne faut pas oublier que Trump s’est imposé au parti républicain [avant son élection de 2016] mais qu’il n’a jamais été un choix de cœur. Il n’y a jamais eu une adhésion massive pour lui. Je ne suis pas sûr qu’il joue un rôle politique au sein du parti républicain, mais ça ne l’empêche pas de rester actif dans la vie publique.

Il est arrivé une seule fois, dans l’histoire des Etats-Unis, qu’un président soit élu pour un seul mandat et réélu après le terme d’un autre président : c’est ce qui est arrivé à Grover Cleveland [à la fin du XIXe siècle]. Et à 74 ans, Donald Trump n’a pas l’âge d’Obama lorsqu’il avait quitté la Maison Blanche, c’est un facteur à prendre en compte pour la suite.

A quel changement le plus notable les Américains peuvent-ils s’attendre par rapport à Trump dès le début du mandat de Joe Biden ?

Joe Biden s’est surtout engagé à rejoindre l’accord de Paris sur le climat. Il a aussi indiqué qu’il allait tout mettre en œuvre pour gérer le coronavirus, donc il est probable que ça représente tout un pan de sa politique publique en matière sanitaire.