Municipales 2020 : C’est quoi, concrètement, « la prime aux sortants » ?

FAVORI Au premier tour, deux tiers des maires réélus étaient des maires sortants. Une tendance qui devrait encore se confirmer au second tour ce dimanche. Alors comment expliquer cette « prime aux sortants » ?

Jean-Loup Delmas

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Anne Hidalgo, maire sortante ultra-favorite pour le second tour
Anne Hidalgo, maire sortante ultra-favorite pour le second tour — LEWIS JOLY/SIPA
  • Les municipales sont un drôle de jeu, et à la fin ce sont les maires sortants qui gagnent. A chaque élection de mairie, les maires déjà en place sont favoris à leurs propres successions, quel que soit leur parti, leur programme ou la taille de la ville.
  • Un phénomène qui s’observe depuis des années et qui a pris le nom de « prime aux sortants », pour parler de cet avantage indéniable qu’ont ceux qui briguent un nouveau mandat.
  • Explication du phénomène, apport du coronavirus dans cette tendance, et projection dans le futur, on vous fait le point sur ces élections où les sortants ont (presque) toujours raison.

« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » paraît-il, mais qu’importe. Loin des questions d’honneur du Cid et de la Castille, les maires sortants ont fait une razzia au premier tour des municipales, et ceux dont le scrutin ne s’est pas décidé le 15 mars devraient majoritairement faire la différence ce dimanche 28 juin, pour le second round. Ainsi, sur les 30.000 maires élus dès le premier tour, deux tiers étaient des maires sortants. Dimanche, la bataille pour la mairie la plus symbolique, Paris, semble promise à Anne Hidalgo, sur l’autoroute des intentions de vote d’un deuxième mandat.

Ce constat ne date pas de cette année 2020 si particulière, même si comme nous le verrons, elle l’aura encore renforcé. Depuis des décennies, les maires sortants sont dans un fauteuil pour les élections municipales, ultra-favoris à leurs propres successions. Au point que le phénomène a hérité d’un nom, « la prime aux sortants ».

Aux sombres héros de la place du maire

Pour comprendre cette avance sur la concurrence façon PSG en Ligue 1, un peu d’amour : 66 % des citoyens sont satisfaits de l’action de leur maire et optimistes pour l’avenir de leur commun, selon un sondage OpinionWay-Square Management diffusé lundi 17 février. « Il y a une grosse dimension affective dans la figure du maire, c’est un élu de proximité locale et l’élection se joue bien plus sur l’affect tissé pendant des années que sur le réel programme ou le parti », note Philippe Moreau Chevrolet, professeur de communication en sciences politiques à Science Po. Emancipé de ces deux contraintes, le maire s’ancre dans le quotidien, une attache de base que n’aura pas ses opposants. « La première partie de campagne des prétendants à la Mairie, c’est de se faire connaître, se construire une notoriété, une présence dans la ville », tout ce que n’a pas à faire le maire sortant.

La tâche est plus ardue qu’il n’y paraît. Se faire connaître à l’échelle communale est plus vertigineux que devenir une figure nationale incontournable : moins de relais médiatiques et de communication, une presse locale souvent peu réceptive aux challengers, et des relais d’information déjà occupés par la mairie en place.

Le changement, ce n’est pas maintenant

Changer, pour quoi faire de toute façon ? Le maire échappe à la tendance du dégagisme et à la révolution permanente des élus du pays guillotineur de souverains. « Il incarne au contraire une figure de stabilité, et les électeurs sont, dans les municipales, dans une recherche de continuité », soulève le politologue Olivier Rouquan. Le maire se veut être ce pilier rassurant au centre de la commune, figé et indétrônable, et non changer au gré des vents.
Pour les Français à la vie si bousculée par le coronavirus, l’idée de ne pas trop bouger au moins au niveau de l’élu local est d’autant plus attrayante. « La prime aux sortants est probablement renforcée avec l’épidémie et le confinement », appuie Philippe Moreau Chevrolet. Nostalgie de la vie d’avant donc, mais aussi héroïfication du maire, omniprésent sur le terrain pendant l’épidémie. Les élus locaux en place ont eu un boulevard pour briller par leurs actions et aller à l’aide de leurs citoyens (et électeurs), un volume de tir que n’aura eu aucun opposant.

Attachement et incarnation de la ville

Si les Français adorent autant leur maire, c’est aussi peut-être par amour pour leur lieu de résidence. Philippe Moreau Chevrolet : « Par transfert, l’attachement à la commune devient un attachement au maire. On apprend à aimer la ville où on habite, et on fait inconsciemment le lien avec la mairie en place, donc on ne va pas vouloir la bouger ».

Surtout quand l’élu décide de remplacer l’écharpe tricolore par les gants de boxe et de défendre ses habitants. Voire par exemple les nombreuses interviews d’Anne Hidalgo durant le confinement prenant le parti des Parisiens, victime selon elle de critiques gratuites et injustes du reste de la France.

Invincible sortant, vraiment ?

Les élections municipales ne sont pas jouées pour autant, merci de suivre nos lives ce dimanche. Déjà, parce que tous les avantages évoqués ci-dessus peuvent se retourner contre l’élu. « Cette proximité et ces actions plus concrètes font qu’en cas de décision polémique ou sulfureuse, il y aura aussi beaucoup plus de conséquences que pour un politicien plus éloigné », tempère Olivier Rouquan.

Cette prime aux sortants n’est pas gravée dans le marbre. Le politologue le rappelle, elle concernait jadis l’ensemble des élus et des élections, avant peu à peu de se réduire aux seules municipales, preuve qu’elle n’est pas automatique et qu’elle s’érode avec la défiance de plus en plus marquée envers les politiques. Pour l’instant, les mairies résistent, mais pour combien de temps ?

Dans cette année 2020 qui aime jouer aux chocs et aux ruptures, le processus pourrait tanguer. Certes, le confinement a amené une nostalgie de la vie d’avant, mais aussi paradoxalement l’idée d’une coupure nette avec le passé. Et ça, dans les élections municipales ça se voit aussi, avec l’émergence du parti écologique dans de nombreuses communes, quelle que soit leur taille. Pour Olivier Rouquan, cette nouvelle donne qui pourrait s’inscrire dans le temps et bousculer la fameuse prime aux sortants. Inutile donc de crier victoire trop vite. D’ailleurs pour ceux qui auraient oublié le Cid, le personnage prononçant le célèbre « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » perd et meurt dans ce combat qu’il jugeait trop facile. Comme quoi.