Elections européennes: «Je ne veux pas parler d’Europe en tant qu’entité parce que cette division du monde n’a plus de sens»

INTERVIEW A l’approche des élections européennes, «20 Minutes» vous propose quatre interviews d’intellectuels pour mieux comprendre les enjeux de l’Union. Le quatrième volet de ces entretiens, avec le philosophe espagnol Paul B. Preciado, porte sur le depassement de toutes les frontières

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Paul B. Preciado est philosophe.
Paul B. Preciado est philosophe. — ©Léa Crespi
  • Paul B. Preciado est un philosophe espagnol, passé par plusieurs identités, notamment de femme lesbienne à homme trans.
  • Si l’Europe n’est pas en soi le cœur de son discours, celui-ci reste politique et porte, tout de même, une vision du continent et du monde, profondément iconoclaste.
  • « Je ne veux pas parler d’Europe en tant qu’entité parce que cette division du monde n’a plus de sens », explique-t-il notamment.
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Paul B. Preciado ne parle pas de l’Union européenne, il parle des gens. Comme il ne parle pas des femmes et des hommes, des homos ou des hétéros. Le philosophe espagnol, passé lui-même par plusieurs identités (de femme lesbienne à homme trans, notamment) explose les frontières.

Il vient de publier Un appartement sur Uranus (Grasset, 21,50 euros) qui est un recueil de ses chroniques publiées pendant cinq ans dans Libération. Si l’Europe n’est pas en soi le cœur de son récit, celui-ci reste politique et porte, tout de même, une vision du continent et du monde, profondément iconoclaste.

Un appartement sur Uranus est le recueil de vos chroniques. Elles ont été écrites, notamment, aux quatre coins de l’Europe : Barcelone, Paris, Cassel, Athènes, l’Ukraine… Vous portez quel regard sur le continent ?

J’ai écrit ces chroniques alors que je voyageais en tant que commissaire de Documenta 14, une exposition d’art internationale qui a lieu tous les cinq ans à Cassel, en Allemagne, mais qui, dans sa dernière édition en 2017, était réalisée à Cassel et à Athènes. Vivre entre ces deux villes et voyager constamment pour rencontrer des artistes dans différentes parties du monde m’a fait comprendre l’urgence d’inventer des langages politiques planétaires qui ne dépendent pas de grammaires néonationalistes qui confrontent un supposé « nous » à un supposé « eux ». Il n’y a pas de « nous » qui puisse s’opposer à un « eux ».

Comme le rappelle le philosophe africain Achille Mbembé, il n’y a qu’un seul monde et il est pour tous. Je ne veux pas parler d’Europe en tant qu’entité parce que cette division du monde n’a plus de sens. De quelle Europe parlons-nous ? De l’Europe des pauvres, des migrants, des noirs, des minorités sexuelles ? Ou de l’Europe néolibérale ? Vivre entre l’Allemagne et la Grèce ces trois dernières années m’a fait comprendre que l’Europe était en train d’être détruite par les politiques d’immigration et d’austérité. Le problème actuel de l’Europe est qu’elle n’existe que par son affirmation nécropolitique de la frontière vis-à-vis de ses voisins méditerranéens et des pays de l’Est. Paradoxalement, un projet d’avenir pour l’Europe ne peut surgir que de l’ouverture de ses frontières, de la perméabilité politique et culturelle de ses limites. Je me sens européen, mais seulement si européen veut aussi dire méditerranéen, du sud, balkanique, ibérique, grecque, africain.

Au fil des chroniques vous vous opposez à la « politique des identités », qu’on trouve beaucoup dans les luttes LGBTI (c’est-à-dire de pouvoir s’affirmer, par exemple, lesbienne, femme transgenre, non-binaire…). Vous faites souvent le parallèle avec les questions « d’identité nationale », en France ou en Catalogne notamment : c’est la même chose ?

Je pense que l’un des problèmes de nos luttes depuis les années 1970 est qu’elles ont été articulées comme des politiques identitaires. Si vous êtes une femme, vous êtes censée être féministe, si vous êtes homosexuel, vous devez être militant homosexuel, si vous êtes noir, militant antiraciste, etc. Le résultat de ces mouvements a été la segmentation des luttes et la renaturalisation des sujets politiques. Nous sommes devenus encore plus-femmes, plus-homosexuels, plus-trans, mais pas plus libres (…) Le but de nos politiques devrait être l’invention de la liberté, et non la production de l’identité, et pour ça, nous avons besoin de pratiques de désidentification critique.

Mais il faut bien sûr faire la différence entre la politique identitaire hégémonique et celle des minorités. Je pense que les politiques néonationalistes actuelles sont une réponse réactive (dans le sens de réactionnaire) aux politiques d’identité des minorités. Alors que les politiques d’identité des minorités (qu’il s’agisse de l’homosexualité ou de la Catalogne) étaient des stratégies de survie et de résistance à la discrimination et à l’invisibilité, les nouvelles politiques d’identité hégémoniques (hétéro patriarcales ou espagnolistes) visent à rétablir la norme.

Cette position s’illustre dans le rapport que vous faites entre les réfugiés et les personnes transgenres : les personnes en transition seraient finalement des exilés du genre et les migrants des personnes en transition géographique. C’est osé comme parallèle, non ?

Cette comparaison ne vise pas à établir une équivalence des formes ou des degrés d’oppression. Quand on perd ses papiers parce qu’on traverse une frontière ou parce qu’on change de sexe, on cesse d’être reconnu comme un corps humain et on devient l’objet de toute une série de techniques de surveillance et de mort. Ce qui me frappe, c’est que le statut du migrant et celui de la personne transgenre remettent en question les cadres normatifs de reconnaissance et d’attribution de la citoyenneté, que ce soit en termes de sexe/genre ou de nationalité. Ces pratiques de la traversée troublent les frontières épistémologiques et politiques qui façonnent la cartographie sociale du capitalisme mondial.

Vous proposez une alternative à ces « identités », c’est une « citoyenneté globale » s’affranchissant des frontières nationales, des frontières idéologiques (vous détestez le néolibéralisme mais vous critiquez Marx ou l’Etat providence) et des frontières de genre. Ça veut dire quoi ?

Nous vivons un changement de paradigme d’une profondeur comparable seulement à la mutation épistémique et politique, qui a eu lieu avec la colonisation de l’Amérique et l’invention de l’imprimerie au XVe siècle. Mais contrairement à cette époque, notre transition acquiert une condition éthique radicale, car ce qui est en jeu maintenant, c’est l’avenir de la vie sur la planète. Dans ce processus de transition, l’un des défis les plus importants sera d’inventer collectivement de nouvelles formes de reconnaissance politique qui ne soient pas marquées par des oppositions de genre, de classe, de race ou nationales. Je parie sur une citoyenneté terrienne et un parlement mondial des corps vivants.

Vous parlez de « Nuit debout » et de la société alternative, ou en tout cas d’initiatives que vous avez vu en Grèce au pire de la crise : ce sont des motifs d’espoir pour vous ou ce sont des éléments trop isolés ?

J’ai toujours été pathologiquement optimiste… et je veux le rester. Je vois des très belles initiatives en Grèce et partout ailleurs aussi. Mais je pense que la voie est révolutionnaire. Il n’est pas possible de dire que nous pouvons arrêter la destruction écologique et la violence comme mode de gouvernement sans rien changer, sans changer nos désirs ou nos modes de vie. Il faut tout changer.