VIDEO. Elections européennes: Bienvenue à Palerme, où «on se sent comme chez soi, et non comme un étranger»

NOS VILLES EUROPEENNES (2/5) Avant les élections européennes, « 20 Minutes » est parti découvrir cinq nouveaux eldorados européens. Voici Palerme, ville ouverte aux migrants, en Italie

Guillaume Novello

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Dans les locaux de Booq, les migrants perfectionnent leur italien (au second plan de gauche à droite, Abdi, Lamine, Micol et Fadou, puis au 1er plan, Mohamed et Gabriele).
Dans les locaux de Booq, les migrants perfectionnent leur italien (au second plan de gauche à droite, Abdi, Lamine, Micol et Fadou, puis au 1er plan, Mohamed et Gabriele). — G. Novello
  • Pendant toute la semaine, 20 Minutes vous invite à découvrir des villes parfois méconnues mais pourtant attractives.
  • Palerme, capitale de la Sicile, a ouvert son port aux migrants, notamment sous l'impulsion de son maire Leoluca Orlando.
  • Dotée d'un solide maillage associatif, la ville tente de proposer aux migrants un futur qui ne se résume pas à la clandestinité, contre la politique anti-immigration menée par le ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini.

Il y a l’Europe de Berlin, Amsterdam, Rome, Copenhague ou Barcelone. Celle des grandes villes qu’on a tous un jour découvertes le temps d’un voyage scolaire, d’un échange Erasmus ou d’un week-end festif. Et puis il y a la nouvelle Europe. Celle née de l’ouverture des frontières, des nouvelles technologies et des vols low-cost. Avant les élections européennes du 26 mai prochain, 20 Minutes vous invite dans une série de reportages à travers les villes devenant petit à petit nos nouvelles capitales.​ Ce mardi, direction Palerme en Sicile, ville ouverte et accueillante pour les migrants de tous horizons.

Carte de localisation de Palerme (Italie).

Il est 18h et c’est déjà le coup de feu en cuisine. Ici pas de Philippe Etchebest pour gueuler sur les commis, à la place Shapoor Safari, aussi calme que le chef du sud-ouest est explosif. Figure culinaire de Palerme – il a eu droit à son portrait dans le Guardian -, cet Afghan de 46 ans s’applique à disposer les couches d’un immense plat de lasagnes ricotta-épinards. Fuyant les Talibans en 1996, Shapoor a débarqué en Italie en 2002 où il a navigué de ville en ville avant de se fixer à Palerme sept ans plus tard. « J’étais un bénévole dans un centre social puis j’ai rencontré Giovanni qui m’a proposé de travailler en cuisine quand il a lancé Moltivolti en avril 2015 », raconte le chef.

Originaire d'Afghanistan, Shapoor Safari est le chef de Moltivolti et prépare un plat de lasagnes ricotta-épinards.
Originaire d'Afghanistan, Shapoor Safari est le chef de Moltivolti et prépare un plat de lasagnes ricotta-épinards. - G. Novello

Ce n’est pas par hasard si Moltivolti a ouvert en plein cœur de Ballarò, quartier historique mais dégradé de Palerme qui accueille de nombreux migrants et qu’on dit sous l’emprise de la mafia. Car Moltivolti, ce n’est pas qu’un restaurant qui fait plus de cent couverts par service, c’est surtout un « modèle pour transformer un problème en opportunité », selon les mots de Giovanni Zinna, l’un des cofondateurs de la structure.

Le restaurant du projet Moltivolti.
Le restaurant du projet Moltivolti. - G. Novello

A l’origine, « c’était un espace de co-working réservé aux associations mais qui n’était pas viable économiquement, raconte le quadragénaire, aussi dégarni que déterminé. Alors pour équilibrer les comptes nous avons décidé d’ouvrir un restaurant car la cuisine est la métaphore de la fusion de différentes cultures. »

Un « refuge » pour migrants

De fait, parmi les 28 salariés de Moltivolti, on compte de nombreux immigrés de plusieurs pays : Afghanistan, Maroc, Sénégal, ou encore Gambie… Comme Aliu, 22 ans, qui a débarqué en Sicile en 2013, après être resté un an et 5 mois en Libye. « Durissimo », commente-t-il laconique quand il s’agit d’évoquer cet épisode. Cela fait deux ans qu’il travaille en cuisine sous les ordres de Shapoor, et pour lui, « la vie est bonne, les gens sont gentils ». « C’est très beau de travailler à Moltivolti, embraye Shapoor. Il y a tellement de cultures différentes, la cuisine est sicilienne, africaine, afghane… Ici, à Palerme, je me sens comme chez moi, je ne me sens pas comme un étranger. Les gens te parlent, simplement. »

Fidèle à son étymologie qui signifie « refuge, havre » en grec ancien, la capitale de la Sicile aime à se présenter comme un lieu d’accueil pour les migrants, à rebours de la politique anti-immigration du ministre de l'Intérieur, Matteo Salvini. Le premier à porter cette bonne parole est le maire Leoluca Orlando, qui nous accueille dans son immense bureau très XVIIIe siècle avec murs tapissés roses, en montrant un gigantesque Coran aux lettres dorées, « un cadeau de l’Aga Khan », annonce-t-il, pas peu fier.

Le maire de Palerme, Leoluca Orlando, présente le coran offert par l'Aga Khan.
Le maire de Palerme, Leoluca Orlando, présente le coran offert par l'Aga Khan. - G. Novello

Le propos est rodé et à contre-courant des discours ambiants : « Quand on me demande combien il y a de migrants à Palerme, je ne réponds pas. Certains disent 80.000, d’autres 100.000. Pour moi, aucun. Qui vient à Palerme est palermitain, je ne fais pas de distinction. » Pas avare de punchlines, Leoluca Orlando assure qu’il « veut interdire le mot migrant quand certains veulent interdire les migrants ». Mais le maire de gauche fait aussi dans le concret quand il promeut, depuis 2015, la charte de Palerme. Il y affirme que la mobilité internationale est un droit et réclame l’abolition du permis de séjour, « la nouvelle servitude, la nouvelle peine de mort ».

« Le camp de concentration, nous l’avons ouvert en Libye »

L’édile souhaite également un nouveau procès Nuremberg. « Le premier a eu lieu contre les atrocités nazies, le second pour le génocide en Méditerranée, explique-t-il. Et contrairement à nos grands-parents, nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas qu’il y a un cimetière en Méditerranée. Et le camp de concentration, nous l’avons ouvert en Libye. » Si Leoluca Orlando se fait si vindicatif, c’est parce qu’il assure que « les Palermitains sont absolument d’accord avec lui sur la question des migrants ».

Un graphe réclamant l'ouverture des ports pour les migrants.
Un graphe réclamant l'ouverture des ports pour les migrants. - G. Novello

Et à se balader dans les rues de Palerme parsemées de nombreux graphes pro-migrants ou anti-Salvini, on serait tentés de croire l’homme qui a rassemblé 47,4% des votes au premier tour des municipales en 2012 et 72,4 % au second tour. « Nous sommes une terre d’hospitalité, affirme d’emblée Gianluca, patron du bar le Basalo, non loin du port. Les Arabes, les Normands, les Espagnols sont venus ici et ils nous ont enrichis. Nous n’acceptons pas ce rejet de l’immigration. » « Nous-mêmes avons émigré dans les années 50, rappelle Michele, prof de langues étrangères à la retraite. L’accueil est fondamental. La Sicile ne peut être d’accord avec Salvini. »

Gianluca (au centre), patron du bar «Le basalo» avec sa compagne et son employé.
Gianluca (au centre), patron du bar «Le basalo» avec sa compagne et son employé. - G. Novello

Non loin de là, dans l’atelier de bijoux de Frederica, Alberto, qui travaille dans la coopération européenne confirme que « Palerme est une ville très ouverte » et que « le racisme est moins présent » qu’ailleurs en Italie. Son ami Armando, architecte, a, lui, sa petite hypothèse : « A Palerme, il n’existe pas de quartiers où les migrants sont groupés façon ghettos comme dans les villes du Nord. Ici les problèmes préexistaient et les migrants ne peuvent être accusés de les avoir créés. »

Des livres pour s’intégrer

Concomitance (ou conséquence ?) de cette volonté d’accueil, un maillage d’associations et de structures s’est mis en place pour accueillir les migrants directement débarqués dans le port ou plus souvent, en transit depuis Lampedusa. Aux Cantieri culturali della Zissa, une ancienne zone industrielle réhabilitée, Bibliothèques sans frontières a investi un grand local pour aider les migrants dans l’apprentissage de l’italien. Attablés, Mohamed, Abdi, Fadou et Lamine s’attellent à leurs devoirs sous la supervision de Micol, la responsable du projet.

De gauche à droite, dans les locaux de Booq, Gabriele, Mohamed, Micol, Lamine, une opératrice de BSF, Abdi avec Fadou au premier plan.
De gauche à droite, dans les locaux de Booq, Gabriele, Mohamed, Micol, Lamine, une opératrice de BSF, Abdi avec Fadou au premier plan. - G. Novello

« Le but n’est pas seulement d’apprendre l’italien mais de promouvoir la culture sous tous ses aspects, la connaissance du territoire, des services disponibles, de créer un lien avec la cité, détaille-t-elle. L’idée est de fournir tous les instruments nécessaires pour être indépendants. » Et même si « c’est très difficile d’apprendre l’italien », concède Fadou, un Malien de 22 ans, les quatre jeunes migrants, dont certains n’ont jamais été scolarisés, se montrent très assidus. « Je suis là chaque jour depuis l’ouverture, assure Mohamed, 24 ans, lui aussi du Mali. Nous apprenons l’italien, comment chercher du travail, comment utiliser l’ordinateur, par exemple, me servir de Google Maps quand je veux aller à Ballarò. »

Victimes de stress post-traumatique

Rendre les migrants autonomes, notamment dans le domaine de la santé, c’est également l’objectif que s’est fixé MSF en installant il y a deux ans une antenne qui s’articule aujourd’hui autour d’Anna-Rita Di Cola, assistante sociale, et de bénévoles. « Nous nous occupons d’accompagnement et d’orientation vers les services socio-sanitaires, explique la responsable. Les migrants, qui sont à 85 % des hommes, ne savent pas qu’ils ont le droit de recevoir des soins même sans documents d’identité, sans compter la peur infondée d’être dénoncés. Il y a un gros manque d’informations alors que les services sont là. » Les bénévoles de MSF accompagnent aussi les migrants dans les services de psychologie. « Ils ont dû quitter leurs pays à cause de la pauvreté, de la guerre, de leur orientation sexuelle, ce qui est déjà un déchirement, rappelle Anna-Rita. Ils sont passés par la Libye où c’est inimaginable les tortures, les sévices, qu’ils subissent et quand ils débarquent ici, ils n’arrivent pas à dormir, ils ont mal au ventre, une réaction à un stress post-traumatique qu’il faut traiter. »

Ce travail d’accompagnement, MSF l’effectue depuis le centre Astalli, situé à Ballarò et géré en place par une association jésuite. Il propose une batterie de services aux migrants : service ambulatoire, cours d’italien, garderie pour les enfants, petit-déjeuner, bourses aux vêtements… Sur la même place que le centre, se situe d’ailleurs le local d’Arci – Porco rosso. Fausto Melluso est le référent migration de l’Arci (Associazione Ricreativa e Culturale Italiana) en Sicile et fondateur du projet Porco rosso.

Fausto Melluso, fondateur de l'Arci - Porco rosso.

« L’idée était de créer un lieu qui serait accueillant pour tous, on peut venir pour Internet, boire une bière, ce qu’on veut, et créer des relations de confiance en dehors de toute dimension d’assistance, explique le jeune homme à la barbe brune et fournie. Car ce sont ces relations qui manquent avec les personnes migrantes » Chaque mercredi, Fausto et les bénévoles écoutent les histoires des migrants et essaient de les rediriger vers des structures plus adaptées, comme l’antenne de MSF. « Nous essayons d’insérer les personnes dans des cours de types professionnels, artistiques, culturels », complète-t-il.

« 5.000 euros pour traverser la Méditerranée »

Malgré ce maillage fort de soutien aux migrants, l’avenir n’est pas encore radieux. En cause, notamment, le peu d’emplois disponibles avec un taux de chômage qui atteignait en 2016 22% en Sicile. Conséquence : les migrants ont tendance à reprendre la route pour aller plus au nord de l’Italie, voire en Allemagne ou au Royaume-Uni. C’est le cas de Gustave, un Ivoirien de 27 ans rencontré piazza Sant’Anna, et depuis trois mois à Palerme. Il est resté trois ans en Libye à travailler dans un état de semi-esclavage. « Grâce à un ami, j’ai réussi à m’échapper de ce système, raconte-t-il. Mais j’ai dû payer 5.000 euros pour traverser la Méditerranée. »

Un sachet sur la tête, il est conduit au rendez-vous avec les passeurs, en bord de mer. « Le bateau était en très mauvais état et le premier qui devait monter, un Ghanéen, a pris peur et voulait retourner chez lui, se souvient Gustave. Mais les passeurs, de peur d’être dénoncés, lui ont mis un pistolet sur la tempe pour l’obliger à monter. Le type a refusé et a été exécuté. » Le bateau chargé d’un millier de migrants, secouru par la marine italienne, accoste à Lampedusa où Gustave reste deux ans avant d’obtenir un permis de séjour de trois ans. A Palerme, il n’a pu trouver qu’un temps partiel dans un fast-food pour 500 euros par mois. Mais même si « les habitants sont sympas avec [lui] », il envisage de rallier le nord de l’Italie, pour gagner davantage d’argent et en envoyer à sa famille.

L’essor de la mafia nigériane

Igor Gelarda, chef de la Lega, le parti de Salvini, à Palerme.

Dans son infortune, Gustave néanmoins a eu de la chance d’obtenir un titre de séjour. En effet depuis l’adoption par le gouvernement italien des propositions anti-migrants du ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, il est à présent quasiment impossible pour un migrant d’obtenir la protection humanitaire, ne lui restant plus que la possibilité de l’asile. Igor Gelarda, représentant de la Lega (le parti de Salvini) à Palerme, soutient fermement la politique menée car, selon lui, « il y a un rapport étroit entre insécurité et immigration ». « Ces personnes sans travail, sans stabilité, sont plus sujettes à intégrer la criminalité organisée ou commettent des délits pour survivre, juge-t-il. A Palerme, la situation n’est pas sous contrôle. Par exemple, la mafia nigériane, très violente, s’est fortement développée dans la ville via le trafic de drogue et la prostitution. Or avec le blocage des ports de Salvini, il n’y a pas eu de nouvelles prostituées qui sont arrivées donc cela a réduit leurs activités. »

Néanmoins, cette politique est loin de faire l’unanimité à Palerme. Walter Bottaccio, le recteur jésuite de la sublime Chiesa del Gesu, y est résolument opposé. « Ce n’est pas parce que les migrants arrivent qu’il y a des problèmes. Ils ne volent pas le travail des Italiens. Ce sont des mensonges de la propagande du gouvernement ! explose celui qui a fait installer dans son église un autel représentant un migrant noyé pour alerter sur les drames de la Méditerranée. En refusant de les régulariser, Salvini les transforme en clandestins qui finissent dans les bras de la criminalité. En vérité notre gouvernement est pro-criminalité ! Comme l’a déclaré le pape, la seule réponse à la venue des migrants est l’accueil. »

« Ils deviennent du jour au lendemain complètement clandestins »

Alessandra Sciurba qui gère depuis mars 2017 le projet Ragazzi Harraga lancée par la grande association CIAI et qui vise à intégrer des mineurs migrants via différents ateliers, est sur la même ligne. « Tous ces jeunes qui ont appris l’italien, sont allés à l’école, deviennent du jour au lendemain complètement clandestins. La folie de ce décret est de marginaliser et conduire à l’illégalité des jeunes qui ont accompli un véritable parcours d’intégration. »

D’autant qu’avec les réductions d’arrivée de migrants, les investissements pour l’accueil se font moindres. «Toutes les grosses ONG sont en train de désinvestir alors que nous avons toujours des besoins », s’alarme Fausto Melluso. Aux centres d’accueil pour migrants majeurs masculins Azad et Elom, de l’association Asante, Silvia Calcavecchio, responsable d’Elom, redoute que la structure ne devienne qu’un « dortoir ».

Silvia Calcavecchio avec son équipe du centre d'accueil pour migrants adultes.
Silvia Calcavecchio avec son équipe du centre d'accueil pour migrants adultes. - G. Novello

Centre pour mineurs migrants de décembre 2015 à juin 2018, l’ancienne résidence universitaire disposait alors d’une équipe de foot et même d’un « atelier de pizzas où une quinzaine de résidents sont devenus pizzaïolos avec attestation et stage dans des pizzerias palermitaines ». Mais faute de financements de la part du ministère de l’Intérieur, ce ne sont plus que de lointains souvenirs et l’atelier est à présent abandonné à la pénombre. « Le gouvernement cherche à donner le moins d’argent possible aux centres pour migrants, dénonce Silvia Calcavecchio, car il ne veut pas que les migrants s’insèrent au sein de la cité. Nous essayons de faire le maximum mais il y a 120 personnes et nous sommes juste une quinzaine… »

Face au durcissement de la politique migratoire, le maire Leoluca Orlando a décidé de suspendre l'application du décret Salvini, même si cela relève davantage du symbolique, et continue de distribuer largement des certificats de résidence. « Avec le décret, les gens doivent prouver qu’ils méritent de rester ici, avant même d’arriver ils doivent montrer qu’ils sont bons et non mauvais, rappelle Giovanni Zinna de Moltivolti. Ce sont des critères qui ne sont pas démontrables et qui n’ont pas de sens. Un être humain a des droits, ou ce n’est pas un être humain. »