Présidentielle: Cour des miracles, coupure micro et appel à voter pour sa fille… On vous raconte le 1er mai de Jean-Marie Le Pen

REPORTAGE L’ancien président du FN a tenu son rassemblement annuel aux pieds de la statue de Jeanne d’Arc, place des Pyramides, à Paris…

J.L.

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Jean-Marie Le Pen poing levé, le 1er mai 2017.
Jean-Marie Le Pen poing levé, le 1er mai 2017. — Thibault Camus/AP/SIPA

Vous connaissez l’histoire du mec qui perd tout le temps à pile ou face ? Et ben, c’est moi. Il y a 15 jours, déjà, j’avais hérité de la soirée électorale à Montretout, le fief vieillissant de Jean-Marie Le Pen. Rebolote le 1er mai, avec le traditionnel défilé de l’ancien président du FN devant la statue Jeanne d’Arc de la place des Pyramides, le long du jardin des Tuileries. Trois cents militants à tout casser, quelques touristes interloqués, des badauds curieux, et une ou deux réflexions savoureuses entendues au passage de la jeunesse triomphante et bien rasée sur les côtés du Parti de la France : « C’est sûr qu’ils n’ont pas un look de bénévoles aux vieilles charrues ». C’est sûr. 20 minutes vous résume la matinée.

>>> Royalistes, cathos, frontistes old school… un vrai mélange des extrême droites dont ne veut plus entendre parler le FN

On n’était pas tout à fait à côté dela Cour des miracles célébrée par Victor Hugo dans Notre-Dame-de-Paris, mais cela y ressemblait. En attendant Jean-Marie sur la place du palais Royal, il y avait le vieux carré de fidèles, celui qui aurait accompagné Napoléon jusqu’à Sainte-Hélène : Lorrain de Sainte-Affrique, le fidèle attaché parlementaire, Alexandre Simmonot, le témoin de mariage, Farid Smahi, « l’Arabe de service » comme il s’est décrit lui-même au moment de claquer la porte du parti, Roland Hélie, le directeur de la revue Synthèse nationale.

C’est d’ailleurs le bon moment pour découvrir la presse alternative. On vend L’Action Française et Rivarol ne doit pas être bien loin, même si son directeur Jérôme Bourbon n’est pas dans les parages. Les vieux loups de mer frontistes, les royalistes, mais aussi les cathos bien tradis de Civitas, représentés par l’ineffable Alain Escada, qui distribue des tracts avec un sourire presque désarmant.

Alin Escada, président de Civitas, très engagé contre le mariage homosexuel.
Alin Escada, président de Civitas, très engagé contre le mariage homosexuel. - J.L.

Qui d’autre ? Ah ben Carl Lang, l’ancien n°2 frontiste, celui qui a rameuté le Parti de la France, dont il est le fondateur. Ou encore le Front Libéré, dont on ignorait totalement l’existence. Autant de micro-mouvements auxquels il faut bien sûr ajouter les comités Jeanne de Jean-Marie Le Pen. Pour avoir sa carte de membre, pas bien difficile, il suffit d’avoir été blacklisté par Le Front National repris en main par Marine Le Pen. Commentaire désabusé d’un secrétaire de section du Parti Libéré : « Aujourd’hui, si vous avez le malheur de connaître quelqu’un qui connaît quelqu’un qui a bu un café avec Jean-Marie Le Pen, on vous vire du parti ».

Tiens, un vieux de la vieille.
Tiens, un vieux de la vieille. - J.L.

>>> Une coupure micro malheureuse, ou alors volontaire ?

« Le Menhir », 88 ans et sourd comme un pot pour ce qui concerne ses états de santé, avait suivi un petit régime spécial pour assurer un ses derniers plaisirs personnels qui attirent encore (un peu) de monde. Cela dit, il n’a pas marché trop longtemps, 100 mètres peut-être, avant de rejoindre « la pucelle » en voiture. A la sono, la marche militaire des Dragons de Noailles, aux paroles évocatrices :

Ils ont traversé le Rhin

Avec monsieur de Turenne

Ils ont incendié Coblence

Les fiers dragons de Noailles

Et pillé le Palatinat

 

Jean-Marie Le Pen, le 1er mai 2017 à Paris.
Jean-Marie Le Pen, le 1er mai 2017 à Paris. - Thibault Camus/SIPA

Le Palatinat = province allemande. CQFD. Puis le traditionnel chœur des Esclaves de Nabbuco, sur lequel le vieil homme a pris l’habitude de faire ses entrées en scène. On nous a promis un discours offensif « sur les questions démographiques ». Rien, en revanche, sur cette coupure de micro qui nous prive des oracles de JMLP pendant une bonne vingtaine de minutes. Dans l’assemblée, on crie au complot, plus ou moins sérieusement. « C’est Macron, sabotage, sabotage ! ». « Ce ne serait pas plutôt Philippot ? » ? Transie de froid, une partie de la foule, la plus exaltée, reprend ses plus grands tubes pour ne pas mourir congelée : « Bleu Blanc Rouge, la France aux Français », « Islamistes, dehors, terroristes à mort », « Les nôtres avant les autres ».

Sur l’estrade, Jean-Marie Le Pen ne bouge plus du tout, on craint un instant pour sa santé fragile. Mais pas du tout, le bonhomme entretient les premiers rangs de sa faconde légendaire.

« Si on était tous Staline, on fusillerait les techniciens. C’est je crois la sage-femme qui m’a mis au monde qui a dit : 'Eh bien, celui-là, ça sera une grande gueule !' [Rires] Mais pas assez grande pour que vous m’entendiez tous. Vous auriez pu me donner, comme à ce vulgaire Macron, un appareil comme ça [un mégaphone]. Macron, passe-nous ton truc ! [Silence] Bon. On va y arriver ? [Silence] Même le muguet baisse la tête. Il a honte ! »

Il enchaîne avec un petit chant a capella, « c’est le chant du départ, un chant révolutionnaire », souffle son équipe. Quel boute-en-train. Le son finit par revenir. « Je veux m’adresser à ceux qui prétendent vouloir aider les migrants. Souvenez-vous de Jeanne d’Arc à son procès, quand les juges lui demandèrent si elle aimait les Anglais ? "Oui, mais chez eux" ». Fou rire général.

>>> En rangs serrés derrière Marine Le Pen, contre le pantin d’Attali (pour de vrai)

Si le père attend toujours une réponse de sa fille aprèslui avoir envoyé un texto de félicitation le week-end dernier, le politique Jean-Marie n’a pas failli dans son soutien, même s’il a fallu attendre la fin d’un discours presque tout entier pointé vers les dangers d’une immigration incontrôlée [« De la xénophobie, on est passé à la xénomanie » et autres joyeusetés du même tonneau], pour y arriver. Contre Macron, le candidat d’un système « qui a conduit la France de déchéance en décadence depuis 40 ans », il y a heureusement « un choix patriotique possible » : le vote Marine Le Pen.

« Marine est une fille de France. Ce n’est pas Jeanne d’Arc mais elle accepte la même mission que celle de Jeanne. Elle est la France, elle aime la France, offrons-lui le muguet de la victoire »

Une tirade largement approuvée par un public avant tout uni par sa profonde aversion pour Emmanuel Macron. Ou plutôt de celui qui le dirige comme une marionnette, Jacques Attali. « C’est lui qui l’a présenté à Hollande quand c’était le chef d’Hollande à l’Elysée. Oui, parce qu’il faut savoir un truc, c’est que c’est Attali qui dirige la France. Moi, je suis contre la technocratie mondialiste américaine ». On ne voit pas bien le rapport, mais soit.

Un autre militant, plus jeune, embraie sur Attali. « Un jour il a dit sur Youtube qu’on avait besoin d’un gouvernement mondial ayant son siège à Jérusalem. Ce n’est pas du fake, vous pouvez vérifier ». Plus loin, une dame d’un certain âge, assez distinguée en apparence, éructe de moins en moins discrètement : « Vous les médias, il n’y a rien à faire pour vous sauver. Vous voulez me faire dire que Jean-Marie Le Pen est un poids pour sa fille ?Et bien, non tout va très bien entre eux, ça suffit. Il va voter pour elle, et nous aussi ».

Tout va tellement bien que le FN a déposé sa propre gerbe aux pieds d’une autre Jeanne d’Arc, quelques rues plus haut, sans Marine Le Pen, retenue par son grand meeting de la mi-journée à Villepinte. « C’est sûr que les diatribes de son père ne doivent pas l’aider en ce moment, reconnaît un participant. C’est dommage, parce que dans le fond, il n’y a pas tant de différences entre les deux ». Pourquoi, en ce cas, n’a-t-il pas préféré le grand rassemblement officiel ? « Pour remercier Jean-Marie de tout ce qu’il a fait pour le FN. Et puis, c’est peut-être son dernier 1er mai. Il a l’air fatigué, non ? »