Présidentielle: Marine Le Pen le jure aux patrons, «elle n’est pas le grand méchant loup» qu’ils croient

POLITIQUE Pour la première fois, la candidate du Front National a été auditionnée ce mardi par le Medef au même titre que ses principaux adversaires...

Julien Laloye

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Marine Le Pen, le 28 mars 2017 devant le Medef.
Marine Le Pen, le 28 mars 2017 devant le Medef. — Eric PIERMONT / AFP

Commençons ce papier en lançant une nouvelle tendance journalistique : sus aux chapeaux introducteurs trop longs pour ne rien dire alors qu’on a tous envie d’entrer dans le vif du sujet. A savoir, le passage attendu de Marine Le Pen devant les pontes du Medef à l'Elysées Biarritz, à deux pas du club du Queen à Paris. Ce n’était pas franchement l’ambiance des soirées disco, mais ça valait le coup de se pointer au grand raout des patrons français et des candidats à la présidentielle qui avaient joué le jeu. Dont MLP.

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Le contexte : explosif de chez explosif

Résumé rapide pour vous mettre dans l’ambiance. Jusqu’ici, le syndicat majoritaire des chefs d’entreprise refusait poliment d’auditionner les candidats des partis extrémistes à l’élection présidentielle, dont les programmes étaient assimilés au bolchévisme ou à la loufoquerie, au choix. Une sorte de cordon sanitaire patronal qui a volé en éclat en 2017.

Pierre Gattaz a décidé d’inviter la représentante du FN à venir exposer son programme économique pour la France en début d’année. Vous savez, l’invitation typique de la grande tante que vous n’avez pas envie de voir, et dont vous espérez très fort qu’elle aura un empêchement. Ben non, MLP n’avait rien de prévu ce mardi, et il faut lui concéder un certain panache, parce que l’assemblée l’attendait le couteau entre les dents.

Pourquoi qu’on dit ça ?

>> L’ordre de passage, jamais anodin

En premier Jacques Cheminade, pour permettre à tous les retardataires d’être en retard, justement. Ensuite, Emmanuel Macron, pour chauffer l’auditoire, tout frétillant d’extase. Il fallait voir l’échange surréaliste entre l’ancien ministre de l’Economie et Sophie de Menton, figure médiatique du monde de l’entreprise.

  • Elle, sourire minaudant : « Je suis à la fois enchantée et désespérée par ce que vous proposez. »
  • Lui, sourire entendu : « On se connaît depuis longtemps Sophie, vous savez qu’on ne gouverne pas un pays comme on gouverne une entreprise »
  • Le public, conquis : « Rires francs »
  • Nous, sourire consterné : « On dérange pas là...? »

 

On plaisante évidemment, mais Macron joue sur du velours dans un fauteuil molletonné, un peu plus, et il pourrait s’endormir de bonheur. Pareil pour Fillon, d’ailleurs, qui arrive en fin de matinée. Fin des 35h, retour au plein-emploi, amaigrissement du code du travail, c’est comme si le candidat de droite avait rédigé lui-même le dossier de presse distribué par le Medef à l’entrée. Et entre les deux, Marine Le Pen, observée comme si elle était Donald Trump et Bachar El-Assad réunis. Bon courage.

Pourquoi qu’on dit ça, bis

>> La politique du siège vide de Gattaz

Le grand patron des patrons a attendu l’arrivée de MLP pour aller taper dans les pains au chocolat au buffet. Il restera bien dix minutes dehors, ratant ostensiblement les propos liminaires de la candidate (enfin le « pitch » introductif comme on dit chez les décideurs) et même le début du débat avec le public. Manière finaude (ou pas) de montrer son opposition au projet du FN, qu’il a toujours qualifié « d’économiquement irresponsable ». Voilà pour le décor.

Marine Le Pen lors de son
Marine Le Pen lors de son - J.Laloye

Le discours de Marine Le Pen : offensif de chez offensif

Talons immenses et tête haute, la présidente du FN n’est pas venue pour beurrer les cracottes. Premier coup de chevrotine pour Gattaz. « Bonjour au président qui ne devrait pas tarder ». Le deuxième arrive un tout petit peu plus tard, à propos de la baisse des charges : « Elle aura lieu à une condition, le maintien de l’emploi, parce que j’en ai entendu beaucoup promettre un million d’emplois et on ne les a jamais vus ». Badaboum, on boit du petit lait. Sauf Pierre Gattaz, qui n’est toujours pas là.

En face, trois interlocuteurs qui se sont portés volontaires pour pousser MLP dans les coins. Un sosie de Montebourg ennemi invétéré des 35h (ce qui fait moins sosie de Montebourg, on vous l’accorde), un sosie de personne qui asticote la candidate sur la sortie de l’Euro. Et une présidente d’un centre d’appel made in France qui aimerait savoir comment elle va survivre si on impose des droits de douane à tous les sous-traitants étrangers. Si elle est parfois désarçonnée, Marine Le Pen n’entend par partir avant d’agenouiller la garnison, quitte à y aller un peu fort sur les punchlines.

  • « Je vais mettre les pieds dans le plat. On vit dans une Europe anémiée qui nous empêche de mettre en place le patriotisme économique, comme la Chine et les Etats-Unis » >>> étranglements étouffés dans la foule
  • « Ce que je voudrais, c’est qu’on arrête de demander des sacrifices aux Français avant de faire la chasse aux gaspillages » >>> étranglements de moins en moins étouffés
  • « Il faut recouvrer notre souveraineté monétaire pour mettre fin aux politiques d’austérité » >>> Pendaisons à base de cravates nombreuses dans l’auditorium
  • « On ne peut plus être dans le déni. L’Euro n’est plus viable, et si je veux l’abandonner, ce n’est pas pour me replier mais pour partir à la conquête du monde. Les ogres n’existent pas, le grand méchant loup non plus. Mon élection serait une chance pour la France » >>> Des gens sautent du balcon supérieur comme pendant le 11 septembre.

Les réactions des patrons : mitigées de chez mitigées

Pas de sifflets à l’arrivée et des applaudissements polis tout du long. Marine Le Pen a passé l’examen sans trop de dégâts apparents, même si la poignée de main avec Pierre Gattaz est nettement moins chaleureuse qu’avec Vladimir Poutine. On tend l’oreille pour écouter le président du Medef débriefer en compagnie d’Eric Woerth et d’autres gens importants pas assez importants pour qu’on les reconnaisse. « Sortir de l’Euro, ce serait une grosse connerie ». […] Elle dit la retraite à 60 ans puis elle ajoute "mais avec 40 annuitées" en sachant que ce n’est pas possible […] Elle pense qu’il y a un grand satan et que ce grand satan c’est moi » [rires massifs].

Marine Le Pen débat face à quatre entrepreneurs du Medef.
Marine Le Pen débat face à quatre entrepreneurs du Medef. - J.Laloye

Et Arnaud Montebourg, il en a pensé quoi ? Déjà que son vrai nom, c’est Eric Malenfer, président de la société gexpertise. « Il y a des choses qui vont dans le bon sens, mais dès qu’il faut rentrer dans le détail, on ne sait pas comment elle va faire. Elle ne parle jamais de la flexibilité du travail et parle de baisse de charges à condition de maintenir l’emploi, ce qui revient à bloquer l’entreprise. Son projet me semble passéiste et pas vraiment tourné vers le futur, alors qu’aujourd’hui on travaille et on recrute dans le monde entier. Paola Fabiani, fondatrice de Wisecom : « Elle a souhaité montrer une certaine ouverture, mais je crois qu’on a pointé quelques incohérences, enfin plutôt des zones d’ombre ». Si elle devait résumer la prestation de Le Pen en un mot. Longue hésitation commune… « Je dirais aux aguets ». Aux aguets, ça nous va parfaitement.