Présidentielle: Mais où diable Mélenchon a-t-il appris à être un orateur de génie?

POLITIQUE Le leader de la France Insoumise fait forte impression par son talent littéraire et son sens de la répartie…

Julien Laloye

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Jean-Luc Mélenchon, le 18 mars sur la place de la Bastille.
Jean-Luc Mélenchon, le 18 mars sur la place de la Bastille. — Michel Euler/AP/SIPA

Lundi, il enchantait le premier grand débat de la présidentielle avec « les pudeurs de gazelle » d’Anne-Claire Coudray au moment d’évoquer les casseroles judiciaires de François Fillon et Marine Le Pen. Mardi, on apprenait que pour son essai micro, Jean-Luc Mélenchon avait choisi de déclamer un poème d’Apollinaire, « Sous le pont Mirabeau coule la Seine, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne… ». Mercredi, le leader de la France insoumise récoltait une standing ovation en traitant gentiment les étudiants de l’Essec de « suppôts du capitalisme ». Vendredi matin, l’ancien étudiant en philosophie enchaînait les dédicaces de son dernier ouvrage De la vertu au Salon du livre.

C’est ce qu’on appelle pudiquement « une belle séquence » dans le milieu, et c’est un euphémisme : cette semaine, la France qui l’ignorait a découvert le tribun Mélenchon et son aplomb de conquérant hâbleur, si sûr de sa suprématie dans l’arène des débatteurs. Ça ne lui fera peut-être pas gagner l’élection, mais au moins le concours d’éloquence de cette campagne jusque-là tristounette en bons mots, en plus d’être privée de son meilleur humoriste, François Hollande, « Monsieur petite blague », ce qui ne doit pas y être pour rien.

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Meneur de la révolte en mai 68

Il faut dire que Mélenchon travaille ses talents oratoires depuis un bail. Mai 68 dans le Jura. Jean-Luc est en première, et il trouve que ça ne bouge pas assez au lycée Rouget-de-L’isle. Le futur sénateur et député européen prend lui-même les rênes du combat. « Nous, on faisait la fête pendant que lui préparait déjà la révolution », sourit en y repensant Roger Rey, en terminale à l’époque. Le maire de Conliège, pas loin de Lons-le-Saunier, se souvient d’abord de ses envies de liberté. « On était encore en uniforme, il fallait se mettre en rangs, les filles et les garçons étaient séparés, c’est surtout ça qui nous poussait. Et en ce qui me concerne, l’orchestre de jazz du lycée, où je jouais de la batterie. Jean-Luc était beaucoup plus politisé. »

« J’étais un révolté plus qu’un marxiste », raconte Mélenchon en se retournant sur le jeune homme qu’il était à l’époque. Mais un révolté qu’on pousse devant la scène pour parler aux noms des autres. Patrick Elvezy, devenu président de l’Espace Communautaire Lons Agglomération (ECLA), est alors un inséparable de « Mémé ». [note de l’auteur : désolé pour le surnom, on n’y est pour rien et puis « Mémé » Jacquet a bien été champion du monde, il ne faut désespérer de rien]. Il nous rencarde sur le contexte : Un lycée qui ferme, un comité d’action porté par la ferveur de l’air ambiant qui se réfugie à la MJC, et un seul meneur légitime d’un mouvement agglomérant pions, élèves et même professeurs… Jean-Luc Mélenchon 1er.

« Il avait cette autorité naturelle, ces références, cette culture, qui faisait que tout le monde acceptait son rôle de leader, même les profs. Je le revois encore prendre la parole au théâtre municipal de Lons. C’était plein à craquer de gens, et il s’était avancé pour prendre la parole… Ses dons d’orateur, c’était déjà quelque chose ». Et ses dons de politiciens aussi. A l’automne, Mélenchon organisera la destitution souterraine de tous les délégués de classe qui lui étaient défavorables pour être calife à la place des califes. Mais ne dévions pas de sujet.

Jean-Luc Mélenchon et ses amis à l'été 68.
Jean-Luc Mélenchon et ses amis à l'été 68. - D.R.
Mélenchon et son Erasmus en Espagne.

 

A l’été 68, le futur trouble-fête du PS sent les prémices du succès : les filles du très propre sur lui Lycée Sainte-Marie se ruent aux AG pour boire les paroles du Che du Jura avec leurs yeux énamourés. « C’est sûr que mai 68 a fait sauter toutes sortes de barrières » plaisante Patrick Elvezy. Les deux amis prolongeront l’été en Espagne et au Portugal, « à dormir dans des campings et à traîner tard dans les arrières bars pour discuter politique avec les étudiants du coin ». L’intention est bravache aux pays de Franco et de Salazar, mais Mélenchon a toujours aimé se confronter à l’adversité quand il monte à la tribune.

Le tournant du discours de Brest

En novembre 1997, le fondateur de la Gauche socialiste, à la gauche du PS, déjà, présente une motion contre le tout-puissant Hollande, alors adoubé par Lionel Jospin, Premier ministre triomphant. Une boucherie assurée, et pourtant, son discours « marque l’acte fondateur de sa carrière politique », nous explique Stéphane Alliès, coauteur de Mélenchon Le Plébien en 2012. Presque en retard, au point d’être tancé par la présidente de séance, le dissident de l’intérieur fait vibrer l’assistance. « Quelle aventure ! Et qu’elle est belle d’une façon ou d’une autre, maintenant, notre France ! De nouveau la France, dans un monde affligé par les toutes puissances de la mondialisation libérale, quasi entièrement dominée par la toute puissance du modèle américain, la France, une fois de plus, parce qu’elle se gouverne à gauche. » L’introduction fait taire l’assemblée, la citation Mitterrandienne en conclusion la scotche à son siège.

Un extrait de discours de Jean-Luc Mélenchon en 1997.
Un extrait de discours de Jean-Luc Mélenchon en 1997. - Fondation Jean Jaurès

« C’est vrai que son passage avait été très réussi, se rappelle sans effort Géraud Guibert, responsable national à l’écologie en 97, également convié à la tribune plus tôt ce jour-là. Je ne me souviens plus du tout du fond, mais la forme, quel talent. Cela dit, ce n’était pas un inconnu dans le parti, on savait de quoi il a été capable. » Gilles Savary, le député de la 9e circonscription de Gironde, a la mémoire encore plus enthousiaste: «Quand il lève les yeux aux ciels et qu'il invoque les mânes de Mitterrand, c'est fascinant. C'est son premier coup d'éclat face au premier socialiste à défendre la politique de l'offre, et il dit tout de la théâtralité du personnage.»

Mélenchon lui-même ne fait pas assaut de fausse modestie quand il se remémore l’instant, dans une interview à La Croix il y a quelques années. « Jouant de mon isolement, je m’étais référé à François Mitterrand, mort peu de temps auparavant, et qui avait dit : "Ne cédez jamais, marchez votre chemin." Grand silence. Puis, levant les yeux, j’avais lancé : "Je marche, Monsieur." Moi-même, j’en avais la chair de poule… On m’a beaucoup redemandé ce discours. Mais c’est impossible. Le texte, bien sûr, reste. Mais un discours, c’est une œuvre d’art, on ne le fait qu’une fois. »

« Tout est déjà là, analyse Stéphane Alliès, les trucs lambertistes appris à l’organisation communiste internationale, comme de pointer vers la salle. Le tribun Mélenchon est né à Brest. » Avant de s’émanciper en dehors du PS et de continuer à régaler en leader du Front de gauche, puis en leader de la France Insoumise. Un discours hélas introuvable en intégralité sur YouTube, où « les répliques cultes » de Mélenchon prennent bien une heure de notre temps, si on s’y prend comme il faut. On se contentera donc de se repasser en boucle « les pudeurs de gazelle » au bureau avant le prochain débat présidentiel. Ça fait loin, le 4 avril, tout d’un coup.