Makhzoumi, Fillon et Poutine le 19 juin 2015 à Saint-Pétersbourg.
Makhzoumi, Fillon et Poutine le 19 juin 2015 à Saint-Pétersbourg. — Mikhail Klimentyev/AP/SIPA /

POLITIQUE

Le Libanais Fouad Makhzoumi, roi des pipelines et généreux «ami» de François Fillon

«L’ami» du candidat LR est un milliardaire aux multiples attaches au Moyen-Orient et dans le monde anglo-saxon…

Il est en train de devenir l’un des plus célèbres clients de François Fillon. Le candidat LR à l’élection présidentielle n’était pas pressé de dévoiler son nom, préférant avancer ceux d’Axa et Fimalac parmi les signataires de contrats avec sa boîte 2F Conseil. Mais les révélations s’accumulent autour des liens entre le milliardaire libanais Fouad Makhzoumi et l’ancien Premier ministre.

45.000 euros pour un go-between entre Makhmouzi et Poutine

Selon Le Monde et Le Canard enchaîné, François Fillon a passé un contrat de lobbying avec Future Pipe Industries (FPI), groupe fondé et dirigé par Makhzoumi. En échange de 50.000 dollars (45.000 euros), le candidat de la droite a ouvert son carnet d’adresses à l’homme d’affaires et lui a permis de rencontrer, le 19 juin 2015, le président russe Vladimir Poutine et le PDG de Total Patrick Pouyanné, ancien directeur de cabinet de Fillon au ministère des Technologies, de l’Information et de la Poste entre 1995 et 1996. Une photo, prise lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, a immortalisé cette entremise.

Vladimir Poutine est à la tête du premier pays exportateur de gaz naturel au monde, et Total est une « supermajor », l’une des six principales entreprises pétrolières privées mondiales. D’où l’intérêt de cette rencontre pour Fouad Makhzoumi, boss de FPI, l’un des leaders dans le domaine de la construction de pipelines, spécialisé dans le transport d’eau, de gaz et de pétrole. Mediapart, le premier à avoir dévoilé l’existence d’un contrat avec 2F Conseil sans en préciser la nature, explique que les pipelines sont « fabriqués dans des usines en Arabie saoudite, en Espagne ou encore au Qatar [avant d’être] vendus aux quatre coins du monde, notamment à des monarchies du Golfe ».

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« Makhzoumi est très implanté aux Etats-Unis et au Moyen-Orient. Il a un brevet spécifique sur les pipelines, fabriqués en fibre de verre. Il est le seul au monde à faire ça », se rappelle Alain Marsaud, député LR de la 10e circonscription des Français de l’étranger, qui compte le Moyen-Orient et une partie de l’Afrique. L’ancien magistrat spécialisé dans la lutte antiterroriste décrit le patron de FPI comme « reconnu dans la communauté libanaise, pas francophone, mais dans la diaspora aux Etats-Unis par exemple ».

Lié à un ancien ministre britannique… qui a fini en prison

Fouad Makhzoumi est né en 1952 à Beyrouth, dans une famille musulmane sunnite, et a vécu plusieurs années en Arabie saoudite. Il ne parle pas français, « ou alors avec difficulté », selon Alain Marsaud, contrairement à beaucoup de Libanais. Mediapart rappelait les liens de sa famille avec le Royaume-Uni, « connue pour ses dons au parti conservateur » britannique.

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Le milliardaire avait notamment négocié en 1992 un accord portant sur la vente de 3.000 fusils d’occasion avec le député conservateur Jonathan Aitken, lorsque ce dernier était devenu ministre de la Défense du Royaume-Uni. Aitken avait été poussé à la démission en 1995 de son poste de secrétaire en chef du Trésor « en raison de soupçons notamment dus au fait qu’il n’aurait pas déclaré ses liens avec Fouad Makhzoumi ». Il sera emprisonné en 1999 pour parjure.

« Des dîners très chers où sont conviés des hommes d’affaires »

Pour Makhzoumi, François Fillon est un « ami ». Lors d’une visite de l’ancien chef du gouvernement au pays du Cèdre, le milliardaire a organisé un « grand banquet » en l’honneur de Fillon, à Byblos le 19 décembre 2014, en présence du « tout Beyrouth politique, diplomatique et du monde des affaires », selon Elie Masboungi, journaliste au quotidien libanais L’Orient-Le Jour. Ces dîners de gala sont surtout l’occasion pour les responsables politiques de lever des fonds, comme Emmanuel Macron en a profité lors de son passage au Liban fin janvier.

« Ils organisent des dîners très chers où sont conviés des hommes d’affaires, ou toute personne influente prête à payer beaucoup pour une place à ces repas. Il y a une dimension de levée de fonds tout à fait légale, qui est une tradition dans la politique française », décrit Pascal Monin, professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, où il a reçu Macron en janvier, et spécialiste de la vie politique libanaise.

François Fillon au Liban le 20 décembre 2014, en compagnie notamment du président du Conseil des ministres Tammam Salam (à gauche).
François Fillon au Liban le 20 décembre 2014, en compagnie notamment du président du Conseil des ministres Tammam Salam (à gauche). - Oussama Ayoub/SIPA

Une ambition politique contrariée

Fouad Makhzoumi a lui-même eu des velléités d’exercer le pouvoir ces dernières années, avec la vacation à la présidence du Liban du 25 mai 2014 au 31 octobre 2016, qui a plongé le pays dans une crise politique. « Il avait des ambitions politiques, il voulait devenir Premier ministre, mais il a été contrarié par l’accession à la présidence de Michel Aoun » il y a cinq mois, explique Alain Marsaud. Au Liban, le poste de président du Conseil des ministres (équivalent du Premier ministre français) est constitutionnellement dévolu à un sunnite, et la présidence à un chrétien maronite.

Mais Makhzoumi s’est fait dépasser par Saad Hariri, autre proche des réseaux saoudiens. Le fils de Rafiq, grand ami de Jacques Chirac assassiné en 2005, est (re) devenu le chef du gouvernement le 18 décembre 2016, après un accord avec Aoun pour débloquer la situation politique du pays. Fin des vues de Makhzoumi sur le pouvoir de son pays ? « Très souvent, les Libanais qui réussissent financièrement ont une ambition politique. Il n’a pas échappé à la règle », sourit Alain Marsaud, avant d’ironiser : « En France, certains font de la politique pour devenir riche. Les Libanais, c’est quand ils sont riches qu’ils font de la politique. C’est toute la différence. »