Présidentielle: La France des villes abandonnées? A Annonay, «on ne se sent pas concernés»

POLITIQUE Reportage en Ardèche, dans une commune  qui souffre de se voir accoler la réputation de « ville morte »…

Julien Laloye

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La rue Sadi Carnot, dans le centre-ville d'Annonay.
La rue Sadi Carnot, dans le centre-ville d'Annonay. — Julien Laloye

De notre envoyé spécial en Ardèche,

C’est un papier qui a bien failli tourner court. Parce que d’autres confrères avaient eu l’idée avant nous, et que leur passage n’a pas laissé que des bons souvenirs. Ils étaient venus avec la même intention : incarner ces territoires oubliés, ces villes moyennes où rien ne se passe et où tout trépasse, des commerces jusqu’à la jeunesse, qui rêverait de ficher le camp au petit matin. Une vision naturellement biaisée qui ne demande qu’à être démentie sur place. Sauf que le terrain est glissant.

Un petit sondage dans les hauteurs d’Annonay nous renseigne sur la difficulté de la tâche : Tout le monde ou presque a vu le reportage en question sur une grande chaîne nationale, et il faut surmonter la méfiance initiale. « Si c’est pour dire qu’on est une ville morte où il ne passe rien, c’est pas la peine », voilà pour le message général, transmis sans animosité, c’est à préciser.

« Ils ont montré les trois rues sinistrées de la ville et ils ont coupé tout le reste », peste Patricia Pensuet, présidente de la Fédération des commerçants d’Annonay, et co-gérante de deux boutiques dans le centre-ville, dans deux rues bien achalandées. Avec plusieurs Annonéens, elle a décidé de tourner une vidéo pour montrer « tout ce qu’on n’a pas vu à la télé ». Un hashtag #LaurentDelahousse « crois-moi des commerçants ici il y en a » a également eu son petit succès localement sur Facebook, comme une réaction épidermique de cette France « périphérique » qui en a marre qu’on la prenne de haut, de Dunkerque, où Catherine Deneuve ne s’est pas fait que des amis en confiant son ennui lors d’un tournage, à Albi, où un papier du célèbre New York Times a donné de l’urticaire à ses habitants.

Des commerces qui ferment… mais des commerçants qui se battent

« Les gens sont vexés, et c’est normal, synthétise Olivier Razemon, qui connaît bien le sujet pour avoir écrit Comment la France a tué ses villes ( éditions Rue de l’Echiquier). « C’est un réflexe de défense, comme à Paris quand Anne Hidalgo s’était offusquée qu’on parle de no go zone dans sa capitale. En province, les habitants n’ont pas l’impression d’être observés, ils pensent que personne ne connaît la ville ». Lui aussi est venu en Ardèche pour son livre. Mais il a choisi de rester quelques jours à Privas, « la seule préfecture de France sans transports publics, où l’agence pôle emploi a été délocalisée à trois kilomètres du centre-ville, dans une grande zone commerciale qui a totalement flingué le commerce de proximité ».

Annonay a droit à la sienne tout près, et, conséquence ou pas, son taux de vacance commerciale en centre-ville figurait en juillet 2016 parmi les plus élevés de l’hexagone, 21,3 %, selon un rapport national de juillet 2016. Voilà pour la partie sombre, à laquelle on peut ajouter l’étalement pavillonnaire qui rogne chaque jour un peu plus sur les surfaces agricoles, et procure cette sensation désagréable de traverser les mêmes banlieues rurales à l’infini.

La place des Cordeliers à Annonay.
La place des Cordeliers à Annonay. - Julien Laloye

 

Mais Annonay, c’est aussi les frères Mongolfier, le papier Canson, et les bus Iveco, héritiers d’un riche passé industriel « qui fait encore vivre une personne sur trois en ville », explique Alexandre Diaz, le directeur de l’office de tourisme. Annonay, situé à moins d’une heure de Lyon, de Saint-Etienne, et même de Grenoble, les grandes agglomérations de la région, c’est également un centre hospitalier de référence (pas de désert médical ici), un lycée polyvalent refait à neuf, et un cœur de ville historique qui attire 20.000 touristes chaque année, dont pas mal d’étrangers.

En ce mardi grisounet de mars, on a croisé un couple de Hollandais qui a une maison secondaire dans le coin. « Et encore, vous verriez, les jours de marché en été, c’est plein », plaisante Daniel, un retraité, croisé avec sa femme rue de Tournon. Ce n’est pas un détail pour pimenter l’article. Daniel est né à Annonay, et il a connu la rue de Tournon à la grande époque, quand les pas-de-porte ne ressemblaient pas à des décors de villes abandonnées pour les besoins d’un film sur l’apocalypse nucléaire. Il ne s’en offusque pas : « En 30 ans, la vie change, même si cette rue était moins triste avant. Aujourd’hui je descends un peu plus bas et je retrouve tout ce qu’il me faut, ce n’est pas un souci ».

La rue de Tournon, dans le centre-ville d'Annonay.
La rue de Tournon, dans le centre-ville d'Annonay. - Julien Laloye

 

De fait, le centre-ville a migré des hauteurs escarpées vers une zone piétonne plus amicale qui se déploie autour de la place des Cordeliers, entièrement refaite à neuf. Plusieurs grappes d’adolescents du lycée Boissy d’Englas y tuent le temps comme partout ailleurs avant de prendre le bus qui les ramènera chez eux, entre grands éclats de rire et stories Snapchat. Aucun n’a l’impression de « vivre dans la France abandonnée », décrite par les médias. Bien sûr, quelques-uns regrettent « qu’il n’y ait pas beaucoup d’endroits où sortir le soir », mais ils n’ont pas spécialement hâte de « monter » à Lyon ou à Valence pour poursuivre leurs études. « Ici on est bien, c’est tranquille ». Juste en face, le théâtre, où Catherine Frot a triomphé en février dans la pièce « Fleur de cactus ».

« Pas le sentiment d’une ville qui va mourir »

Olivier Dussopt, le maire socialiste d’Annonay, revendique d’avoir pris cette problématique à bras-le-corps lors de son arrivée au pouvoir en 2008, en refusant l’installation d’une deuxième zone commerciale dans le voisinage. Depuis, il a multiplié les projets de rénovation urbaine, citant pêle-mêle la plus haute fréquence des manifestations culturelles, l’amélioration du stationnement pour favoriser les achats de proximité, la rénovation de centaines de logements insalubres et la création d’une pépinière d’artisans dans le cœur historique.

Les premiers résultats ? Une vingtaine de commerces ouverts depuis l’été 2016 (« Vingt autres en attente dans la future galerie commerciale du Super U »), et le solde net d’habitants positif pour la première fois depuis 1962 (16.998 habitants au 1er janvier 2017 selon l’Insee).

« Le volontarisme ne suffit pas si on ne bénéficie pas de moyens particuliers. Annonay a eu la chance de faire partie des 25 communes de France choisies par l’Etat dans le cadre du programme de rénovation urbaine. Sans cette aide, je ne sais pas où on en serait », nuance Dussopt.

L’édile a fait de son combat son cheval de bataille. Il est président de l’association des petites villes de France, et sera, à ce titre, très attentif aux prestations des candidats à la présidentielle lors de leur grand oral mercredi à la maison de la radio devant tous les maires de France. Il réclame, comme nombre de ses collègues, le gel de la baisse des dotations (« 11 milliards de moins depuis 2014, c’est énorme ») et la création du « 1 % Métropole », une taxe sur les grandes agglomérations au niveau régional « pour financer des projets structurants dans les petites villes aux alentours ». Un rendez-vous qu’on vivra de très loin à Annonay, où seule Nathalie Arthaud s’est déplacée parmi les prétendants à l’Elysée depuis le début de la campagne. Un désintérêt apparent qui ne menace pas de se matérialiser par un vote massif pour Marine Le Pen. Ici, le FN fait rarement beaucoup plus que l’extrême-gauche, comme presque partout en Ardèche. Marie, qui tient l’un des meilleurs restaurants de la ville, résume ça à sa manière : « Je n’ai pas le sentiment de vivre dans une ville en train de mourir ».