Bayrou pourrait chèrement payer son altercation avec Cohn-Bendit

ANALYSE Pour les analystes politiques, les événements de fin de campagne peuvent influer le vote des indécis, et si le MoDem perd sa troisième place, il aura du mal à s'imposer aux régionales de 2010 et à la présidentielle de 2012...

Catherine Fournier et Romain Gouloumes

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 François Bayrou durant sa conférence de presse au siège du MoDem le 5 juin 2009.
 François Bayrou durant sa conférence de presse au siège du MoDem le 5 juin 2009. — AFP

«J’ai voulu vous réunir pour que nous fassions le point sur ce “petit“ événement.» Cravate marine sur chemise bleu clair, assis sur une table au grand air comme s’il tenait une réunion de campeurs, François Bayrou est venu s’expliquer. De «cette minute sortie de trois heures de débat» sur le plateau de l’émission «A vous de juger», où il accuse à demi mots Daniel Cohn-Bendit de pédophilie, le président du MoDem retient «un affrontement violent, bref, et loin d’être anodin». «Quelque chose qui venait du plus profond de moi a explosé» ajoute-t-il comme une excuse. Devant le parterre de journalistes réunis à midi dans la cour du 133 bis rue de l’Université, ancien fief de l’UDF devenu celui du MoDem, François Bayrou confie que «la structure de l’émission, face à face, façon combat de coqs, a provoqué l’affrontement, nous a poussés vers d’inévitables débordements». Mais en s’en prenant personnellement à Daniel Cohn-Bendit à trois jours des élections, François Bayrou n’a peut-être pas fait la bonne opération. Pour les européennes de dimanche comme pour la présidentielle de 2012.

«Les rivalités personnelles ont toujours un effet néfaste»

Pour Vincent Tiberj, chercheur à Sciences-Po, l’ancien enseignant n’a pas trop de soucis à se faire: «il est difficile de savoir si cet événement aura une incidence sur le vote car il survient très tard dans la campagne et il n'est pas sûr que beaucoup d'électeurs en aient été témoins ou en tiennent compte». Directeur associé de l’institut de sondages Viavoice, François Miquet-Marty fait le diagnostic inverse: «en fin de campagne, les gens s’intéressent plus à ce qui se passe, les personnalités politiques deviennent bien visibles». Le sondeur ajoute: «beaucoup de gens cherchent un argument de vote. Alors oui, ça peut-être pénalisant». Daniel Cohn-Bendit ne sera pas épargné: «ça les pénalise tous les deux. Les rivalités personnelles ont toujours un effet néfaste». Bref, si l’un ni l’autre n’en tire profit, alors qui? «Martine Aubry et le parti socialiste, qui ont joué la carte de la dignité durant toute la campagne», anticipe François Miquet-Marty.

«Le MoDem en perte de vitesse»

Au centre du débat, les sondages. Ceux de TNS Sofres parus jeudi matin, en particulier. Pour la première fois de la campagne, François Bayrou laisse sa place de troisième homme au candidat écolo. «La concurrence entre les listes du MoDem et celles d'Europe Ecologie est exacerbée en cette fin de campagne et ce n'est pas innocent, juge Vincent Tiberj. Les deux mouvements se battent à peu près pour le même électorat, urbain, diplômé, europhile. Or, le MoDem est en perte de vitesse. Pour Bayrou, passer derrière les Verts, c'est perdre des points pour 2010 et donc pour 2012. C'est peut-être pour cette raison qu'il a perdu ses nerfs face à Daniel Cohn-Bendit.»

Au lendemain de l‘altercation, le centriste sait «qu’on dira que ce sont les sondages qui m’ont énervé, mais ce n’est pas la vérité. Les insultes que je reçois depuis des mois, ont probablement fait monter la tension». Le candidat MoDem émet toutefois une réserve: «en matière de sondages, la situation française est dangereuse, aucune règle de sécurité n’existe. Que ce soit entre instituts et propriétaires ou entre institut et Etat etc.» Reprenant, comme le constate Slate, le discours populiste que peut tenir l’extrême droite sur un complot des élites, médias, sondages et politiques compris, François Bayrou esquisse sans plus détailler «un paysage dangereux» sur lequel il «compte agir le moment venu».

«Je dirai tout ce que je sais sur les sondages
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«Ce n'est ni nouveau ni propre à la théorie du complot et à l'extrême droite, commente le politologue Vincent Tiberj. C'est plutôt le fait de ceux qui perdent. Les estimations sur le vote sont de toute façon à prendre avec beaucoup de pincettes étant donné le niveau «déclaré» d'abstention à ces élections».  François Miquet-Marty acquiesce: « c’est de bonne guerre. A toutes les élections, c’est pareil. Mais ces accusations n’ont de sens qu’avec des preuves. Certes, les instituts de sondage sont des entreprises privées, dont certaines appartiennent à des hommes de droite, mais dans les faits, est-ce que ça se ressent? Je ne crois pas».

Même son de cloche à l’Ifop, où Frédéric Dabi, directeur du département opinion, ne veut pas entrer dans un débat politique maintes fois ressassé: « en France, il y a une très grande diversité d’instituts, à la différence de l’Angleterre ou des Etats Unis, qui reçoivent des commandes orientées. Les grands instituts français, font des sondages pour à peu près tout le monde, sans distinction.» François Bayrou ne s'en laisse pas compter. En cas de victoire sur les statistiques, il le promet: «Je dirai tout ce que je sais sur les sondages. J'ai des informations que personne ne donne».