Joseph Daul, le Parlement européen tout en rondeur

EUROPEENNES Tête de liste UMP pour la région grand Est, Joseph Daul, 62 ans, est président du groupe du Parti Populaire Européen (droite) et des Démocrates Européens. Portrait d'un des eurodéputés français les plus influents du Parlement...

Emile Josselin

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Joseph Daul, le président du groupe PPE au parlement européen, le 2 septembre 2008.
Joseph Daul, le président du groupe PPE au parlement européen, le 2 septembre 2008. — OLIVIER HOSLET/EPA/SIPA

Il est 21 heures, dans l’un des ascenseurs de l’immense paquebot strasbourgeois. On lui avait dit «à tout à l’heure pour l’interview» en fin de matinée et on vient seulement de le coincer. Joseph Daul s’éponge le front, sa journée a commencé à 7 heures, il a encore du boulot ce soir. Et dire qu’il y a dix mois à peine, il pensait filer vers une retraite tranquille, toucher sa pension d’éleveur bovin, voire en profiter en s‘achetant une nouvelle canne à pêche ou quelques cartouches pour la chasse. Un autre hyperactif, Nicolas Sarkozy est passé par là. «Il m’a presque obligé à y aller. L’été dernier, quand je lui ai annoncé que je me retirais, le Président m’a demandé plusieurs fois si j’étais sûr de ma décision. Je lui ai répondu oui. Il m’a dit : «je vais appeler ta femme et on va te convaincre d’y retourner.» J’ai compris qu’il ne me lâcherait pas.»


Sarkozy n’a pas façonné Daul, son visage rond, ses mains épaisses. Disons qu’ils se sont rencontrés. Début 2007, l’Allemand Hans-Gert Pöttering va devenir président du Parlement Européen. Il faut élire un remplaçant pour cornaquer le PPE-DE, le plus gros contingent de l’hémicycle (288 eurodéputés), un parti qui mêle des Tchèques rigoristes et des Luxembourgeois libéraux, des Hongrois protectionnistes et des Tories britanniques versatiles. Lors d’une rencontre avec Pöttering à Paris, Sarkozy, alors président de l’UMP en pleine campagne électorale, veut s’assurer que cette position importante n’échappe pas à la France. Daul sera son homme. Pöttering hésite, danse d’un pied sur l’autre, décline poliment. Le futur hôte de l’Elysée se fâche. «Ecoutez, votre homme, c’est Daul. D, A, U, L. C’est pas compliqué, non?»

L’avènement logique d’un éleveur alsacien


Pas compliqué, non, Pöttering le sceptique finit par céder et fera des quatre lettres son slogan en coulisses. Réducteur, oui. Daul a des atouts bien plus conséquents que ce nom monosyllabique qui fleure bon l’Alsace et Pfettisheim, le petit village dont il fut maire de 1989 à 2002. Entré au Parlement en 1999, l’ancien agriculteur devient président de la commission de l'agriculture et du développement rural en 2002. The place to be. «Beaucoup d’eurodéputés français se sont toujours battus pour diriger des commissions comme celle des Affaires Etrangères, explique un conseiller politique historique du PPE. Des lieux symboliques, mais pas important d’un point de vue décisionnel.»

Le perchoir de la commission Agriculture permet d‘observer l‘Europe de haut. Et d’abord sur les méandres de la Politique Agricole Commune, près de 40 % du budget européen. Un endroit réservé aux plus pointilleux, aux plus consciencieux, tant les dossiers sont complexes. Un lien privilégié avec les eurodéputés allemands qui y siègent en masse. D’autant qu’il chapeaute dans le même temps la Conférence des présidents des commissions, le rendez-vous des puissants. «Cela m’a permis de côtoyer beaucoup de gens, explique juste Daul. J’avais du vécu, j’étais connu par l’ensemble des groupe. Après je n’étais qu’un des quatre candidats en lice pour la direction du PPE-DE…» C’est assez rare en politique, mais lui joue profil bas. Quand on le questionne sur l’absentéisme au Parlement, il semble presque abattu : «Ces attaques répétées font mal, quelque part. Quand tu bosses le temps et qu’on te casse…» C’est aussi, tout compte fait, une façon de ne pas répondre sur le fond. 

Au cœur du lobby agricole


Daul l’éleveur aux bottes crottées qui atterrit dans les arcanes dévolues aux énarques aux mocassins cirés, cela fait un peu trop Cendrillon. L’homme n’est pas arrivé là par hasard. Il a été élevée à une autre école, aux discours et actions moins feutrées, mais aux luttes de pouvoir aussi aiguisées. «J’ai adhéré au Centre national des jeunes agriculteurs à l’âge de 20 ans», sourit-il, un peu carnassier. Il gravit les échelons, devient président de la Fédération nationale bovine en 1990, vice-président de la FNSEA en 1993, président du groupe Viande du comité des organisations professionnelles agricoles de l’UE… une vraie collection. Daul se fait les dents avec «la crise de la vache folle et la réforme de la PAC», participe à des «manifestations très dures», négocie pied à pied avec et aux côtés des organisations professionnelles allemandes et italiennes. «J’y ai appris la culture du compromis, du prix du lait au prix de la viande. Et aussi la pédagogie. Le rôle de notre lobby c’était d’aussi de bien expliquer les choses au milieu agricole.»

Rassurer. Cela reste l’activité principale de ces journées de président de groupe, quand il n‘est pas en déplacement aux 27 coins de l‘Europe. Cajoler, être ferme, opposer sa rondeur aux attaques. «Les eurodéputés les plus pénibles et les plus souverainistes ne viennent pas des nouveaux pays entrants», concède-t-il. Mais quand Sarkozy dénonce avec sa véhémence coutumière les délocalisations en Slovaquie, il se coltine inévitablement les camarades de Bratislava inquiets et/ou mécontents. «Il faut toujours trouver des solutions ici. Tenez hier soir, on a débattu longuement entre députés PPE sur l’utilisation des fonds européens dans la gestion des déchets. La Bulgarie et la Roumanie ont été beaucoup critiqués sur leurs décharges. Certains pays voulaient les épingler dans un texte. J’ai fait attention sur ce point : il ne faut pas rabaisser ces pays qui s’adaptent à vitesse grand V. En revanche, on a négocié, et on leur a demandé une transparence totale sur les fonds utilisés.»

Soit. On cause, on marchande. Et le quotidien du citoyen européen dans tout ça? «L’an passé, on a été beaucoup attaqué sur la limite du temps de travail fixée à 65 heures. Ce n’était pas normal, on remettait en cause les 35 heures, etc. Mais attendez, il n’y avait aucune limite. Voter ces 65 heures pour avoir enfin une amélioration sociale européenne, c’est un compromis, oui. Mais faire des compromis, c’est  aussi avoir du courage politique.»

Proche de Merkel


Joseph Daul a mené campagne, bien sûr. Sans espérer de miracles pour l‘avenir. Il nous questionne : «Pensez-vous que je peux faire changer d’avis un électeur socialiste?»  Lui n’en est pas convaincu. Avec Daul, on a compris la condition tragique de l’eurodéputé, tout du moins celui passionné d’UE, qui termine toujours un peu aigri ou chagriné. Car il est difficile d’énoncer clairement ce qui se conçoit dans la douleur à Bruxelles et Strasbourg.  «Je comprends que l’Europe soit abstraite pour beaucoup de gens. Les familles dont les membres perdent leur boulot en ce moment, font moins d’argent, elles veulent des réponses immédiates. Ici, on planche sur des créations d’emplois long terme.»

Et en attendant? «De toute façon, on ne sortira pas de cette crise en la gérant de manière franco-française. Selon un sondage récent, 66% des Allemands pensent qu’on sortira de la crise avec l’Europe et le Grand Marché. Le Parlement a déjà travaillé sur la transparence du monde financier, il planche toujours plus sur l’harmonisation des règles. Ces premières mesures ne sont pas du bla-bla.»

Joseph Daul a l’allemand limpide, comprend l’anglais mais ne le parle pas. Complice d’Angela Merkel, toujours un peu sidéré par Silvio Berlusconi, qui l’apprécie beaucoup, il sait qu’il aura de nouveau un rôle important. «En 2010-11, ce sont les discussions budgétaires sur la PAC. Le dossier phare des années à venir, avec la recherche et l’innovation.» Sa bouille rougeaude sera plongée dans l’ombre des photos officielles. Ou à l’angle des clichés, qu’il arrondira.