Le handiwashing ou la diversité mise en scène

HANDICAP Mises en avant dans les campagnes de publicité, les personnes handicapées peinent à trouver du travail en France

Elodie Hervé
— 
Entre les discours marketings et la réalité en entreprise, il y a parfois un gouffre. On peut alors parler de handiwashing.
Entre les discours marketings et la réalité en entreprise, il y a parfois un gouffre. On peut alors parler de handiwashing. — Charday Penn / Getty Images

Entre le marketing et la réalité, l’écart est souvent important. Pour la cause environnementale, cela s'appelle le greenwashing, pour les personnes handicapées, on parle de  handiwashing. Ce mot valise désigne les sociétés qui s’achètent une image de marque en vantant l’inclusion dans leurs effectifs, quand en interne peu de mesures sont effectivement mises en place. 

« On est d'abord vu comme des personnes handicapées avant d’être considérées comme des employées », lâche Céline Extenso, co-fondatrice des Dévalideuses, une association handi-féministe. Ce double-discours des marques, elle le nomme, elle, « la pornographie de l’inspiration ». « Partout on nous parle de sensibiliser au handicap, de leçons de vie ou autre. Ce qui est déshumanisant à souhait. De plus, si l’on travaille moins que les personnes valides, c’est aussi parce que l’on ne nous laisse pas de place. » Un constat qui se vérifie en entreprise mais aussi dans l'accès aux études, les deux étant intimement liés : une personne sur cinq (19%) bénéficiant de la reconnaissance de travailleur handicapé (RQTH) est au chômage, et seulement 36 % des demandeurs d'emploi en situation de handicap ont un niveau équivalent ou supérieur au bac, contre 53 % pour l'ensemble de la population.

Manque de candidats qualifiés et recours à la sous-traitance 

A ce jour, les entreprises de plus de 20 salariés doivent avoir 6% de personnes en situation de handicap dans leurs effectifs. Une loi peu appliquée et dont les sanctions sont peu dissuasives, à en croire les associations. La Dares estime que dans les faits le taux français oscille autour de 3,5%.

Parmi les sociétés sous la barre des 6%, se trouve Nature et Découvertes. La seule entreprise qui a accepté de répondre à 20 Minutes. En 2018, la société embauchait 1,7% de personnes en situation de handicap, explique la firme. Depuis, Nature et Découvertes a lancé une classe d’alternants pour former 7 nouveaux vendeurs en Ile-de-France ainsi qu’une série d’actions pour tenter de parler du handicap en interne voire même inciter les travailleurs à se déclarer en situation de handicap s’ils le sont.

Mesures prises chez Nature et Découvertes 

La firme emploie, à ce jour, 34 personnes en situation de handicap en France, soit 3,6% de leur effectif total, et continue, en parallèle, de faire appel à des Esats. Ces établissements ou services d'aide par le travail sont des structures médico-sociales où les personnes en situation de handicap sont payées entre 55 à 110 % du SMIC. A ce jour, environ 120.000 travailleurs sont répartis dans 1.400 Esat en France, selon les chiffres de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas). Point important, le recours à la sous-traitance auprès d’entreprises du secteur adapté donne droit à une déduction sur la contribution Agefiph/Fiphfp. Cette « taxe » sanctionne toutes les sociétés de plus de 20 salariés qui comptent moins des 6% de personnes en situation de handicap dans leurs effectifs.

Sylvain Delagneau, directeur de  l’Esat Les Robinsons du Plessis-Robinson, raconte que cette structure n’a pas pour finalité le travail mais l’accompagnement et que « les personnes qui sont en Esat ont un taux de handicap trop fort et elles ne trouveraient pas d’emplois en dehors ». Ce qu’explique aussi l’Igas : « l’accès aux Esat est réservé aux personnes [...] n’étant pas en mesure, momentanément ou durablement, de travailler dans une entreprise ordinaire ou dans une entreprise adaptée, ou d’exercer une activité professionnelle indépendante, et dont la productivité est inférieure au tiers de celle d’une personne valide. » 

Une situation complexe à démêler 

Si ce système permet à des personnes en situation de handicap de travailler, ce type de structure reste décrié par une partie des associations. « Cela reste une image paternaliste où l’on considère qu’une personne handicapée est une moins que rien, souligne Céline Extenso. Une personne peut travailler si son poste est adapté. Aujourd’hui, ce n’est clairement pas le cas. »

Les associations y voient aussi une façon de conserver les personnes handicapées dans la précarité. Ce que dément fermement le directeur de l’Esat Les Robinsons du Plessis-Robinson. « Il faut bien comprendre qu’en Esat nous ne recrutons pas des travailleurs, continue Sylvain Delagneau, mais des personnes avec des handicaps important qui sont là pour avancer dans leur vie. Les Esat ne sont pas des entreprises mais des structures médico-sociales d’accompagnement. » Pour le salaire, en dessous du Smic, le directeur affirme ne pas avoir la possibilité de payer plus mais souligne qu’avec l’allocation adulte handicapée (AAH) « les personnes handicapées arrivent à un Smic ». Un minimum atteint, donc.

Quant aux marques, elles reconnaissent y avoir recours pour des questions économiques mais pas seulement. « Cela permet plus de flexibilité dans un contexte de pic d’activité, complète Anne Deneux, DRH de Nature et Découvertes. On a besoin des Esat sur des tâches ponctuelles comme par exemple le packaging des calendriers de l’avent ou pour répondre par la négative à des candidatures. » En d’autres termes, celles et ceux qui voient leur candidature refusée par Nature et Découvertes reçoivent un mail envoyé par une personne en Esat, disant que leur profil ne correspond pas et que la candidature n’est pas retenue. « On ne va pas mobiliser une personne à temps plein pour ça », ajoute Anne Deneux. Cruelle ironie, on ignore si parmi les candidats déboutés se trouvent des personnes en situation de handicap.