Présentéisme : « Perte de salaire », « pression », « peur du retard »… Nos lecteurs expliquent leur motivation à travailler même malades

VOUS TEMOIGNEZ Selon une étude du ministère du Travail, un quart des journées maladies sont travaillées

Romarik Le Dourneuf

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Beaucoup de salariés vont au travail malades, au risque de contaminer leurs collègues (illustration)
Beaucoup de salariés vont au travail malades, au risque de contaminer leurs collègues (illustration) — Pixabay
  • Le ministère du Travail a publié, le 5 août dernier, une étude sur le présentéisme, à savoir le fait « d’aller travailler tout en pensant que l’on aurait dû rester à la maison parce qu’on était malade. »
  • 20 Minutes a interrogé ses lecteurs pour connaître les raisons qui les ont poussés à se rendre au travail en dépit du fait qu’ils étaient malades.
  • Perte de salaire, jugement de la hiérarchie ou productivité : les raisons de risquer sa santé sont nombreuses et souvent contraintes.

« Un rhume, de la fièvre, des nausées ? Tant pis, je vais quand même au boulot. » Voilà comment on pourrait résumer le présentéisme. La direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) du ministère du Travail en donne une définition plus exhaustive : le présentéisme est le fait d’aller travailler tout en pensant que l’on aurait dû rester à la maison parce qu’on était malade.

Dans son étude présentée le 5 août dernier, elle estime à 62 % la part des salariés qui ont fait au moins une journée de présentéisme dans l’année. En moyenne, c’est un quart des jours de maladie qui sont travaillés. 20 Minutes a interrogé ses lecteurs afin de connaître les raisons qui les ont déjà poussés au présentéisme. Ils racontent.

La perte de salaire

« J’ai un régime qui impose trois jours de carence [délai pendant lequel un salarié en arrêt maladie ne reçoit ni indemnité journalière ni salaire]. Si j’estime que ce n’est pas trop grave, je vais travailler pour ne pas perdre mon salaire. » Comme en témoigne Bastien, la raison la plus souvent citée est la perte de salaire. La carence, aujourd’hui, est fixée à trois jours dans le secteur privé, et un jour dans la fonction publique. « Perdre même un jour de salaire, je ne peux pas me le permettre », pointe Amélie.

Si certaines mutuelles ou accords d’entreprise permettent la prise en charge des jours de carence, d’autres revenus peuvent être touchés. Pour Mark, ce sont les heures supplémentaires qui sont perdues, quand Sébastien voit les absences « réduire sa prime d’intéressement ». Si l’étude de la Dares ne prend pas cet élément en compte, son auteur, Ceren Inan, statisticien, émet également l’hypothèse d’une corrélation entre présentéisme et types de contrat. Les CDD et contrats d’intérim seraient davantage exposés au présentéisme que les CDI, puisque seuls ces derniers voient, parfois, les jours de carence pris en charge par l’entreprise.

Le jugement des supérieurs et collègues

La crainte du jugement des autres est aussi un moteur du présentéisme. D’abord, celui des supérieurs. Selon l’étude, les salariés qui entretiennent de mauvaises relations avec leur hiérarchie ont une propension plus forte au présentéisme. Peut-être par peur de se le voir reprocher ultérieurement, comme l’a vécu Charlène, présente à son poste la dernière fois qu’elle a été malade : « Mon chef était en congé et personne ne pouvait me remplacer. Si je n’étais pas allée travailler, j’en aurais pris plein la gueule à son retour. Je préfère souffrir plutôt qu’il ne se venge plus tard. » Gabrielle, employée dans un hôtel spa, a vécu la même situation et vu ses supérieurs fâchés contre elle après un arrêt : « Mes employeurs ne veulent pas entendre parler de maladie. Nous devons respecter nos rendez-vous, peu importe notre état de santé. »

Mais la pression peut aussi parfois venir des collègues qui, dans certaines circonstances, doivent pallier les absences. Audrey en témoigne. Petit rhume ou angine, elle tient son poste : « L’absentéisme est mal vu dans le monde du travail. On est vite pris pour un fainéant. » Surtout dans les emplois où le travail est très collectif. Ceren Inan l’explique : « On observe ce qu’on appelle un "contrôle des pairs" qui norme les absences et les présences. A l’hôpital par exemple, la très forte loyauté des soignants envers leurs collègues les poussent à venir travailler même malades. Dans d’autres secteurs, peut venir la peur du jugement. » Audrey espère toutefois que la crise du coronavirus permettra aux salariés de se rendre compte des risques de contamination en entreprise.

« Je ne veux pas mettre mes collègues dans le jus »

Le risque de contamination n’est pas la priorité de certains d’entre vous, qui pensent d’abord à la charge de travail qui incombera aux collègues en cas d’absence. « Je suis institutrice, et si je ne vais pas travailler, l’inspection n’envoie pas de remplaçant, et ce sont les autres qui se retrouvent à s’occuper des enfants », raconte Aude. Amélie, qui travaille dans la grande distribution a le même raisonnement : « Si je ne vais pas travailler, c’est autant de boulot pour les collègues. Je ne veux pas les mettre dans le jus. »

Ne pas prendre de retard

Et la peur de cette charge supplémentaire se retrouve aussi dans la production. Les emplois à forte intensité, dont la productivité est surveillée en permanence, ainsi que les cadres, sont particulièrement ciblés par le présentéisme. Ceren Inan décrypte : « On le remarque beaucoup dans les emplois où le travail est intense. Les salariés ont peur de la perte de productivité ou du retard. Cela pousse au présentéisme. » C’est le cas de Sylvie, qui a écourté un arrêt maladie : « Si je ne suis pas là, personne ne va faire le boulot à ma place. J’ai été opérée et arrêtée six semaines. Il m’a fallu six mois pour absorber le retard. »

Ceren Inan avertit des risques que cette pression peut induire : « Des études font le lien entre le présentéisme pour garder une productivité et l’épuisement au travail. » Anaïs, qui tient un poste à responsabilité dans une association, en est l’exemple. A force d’aller travailler malgré des rhinotrachéites à répétition, elle a développé des polypes sur les cordes vocales : « J’ai dû faire des mois de rééducation. »

Toutefois, certaines voix s’élèvent contre le présentéisme et appellent à plus de repos lorsque c’est nécessaire. Ces lecteurs sont tous allés travailler malades mais jurent qu’on ne les y reprendra plus. Amandine, qui a tenu son poste pour soulager ses collègues et supérieurs malgré sa grossesse et une gastro-entérite, ne recommencera plus : « J’ai pris des risques pour eux et je n’ai eu ni remerciements, ni augmentation. » Anne, dans une situation similaire, a fini par comprendre qu’elle « s’abîmait » et a levé le pied. Enfin, Charlène, qui a poussé le bouchon jusqu’à l’évanouissement à son poste de travail, en retient une leçon : « N’oublions pas que nous sommes humains, le travail n’est pas notre destinée. Il faut savoir s’arrêter. »