Entre manque de visibilité et espoir pour l’été, l’intérim va-t-il pouvoir se relever ?

EMPLOI Les secteurs traditionnels étant au plus bas, l’emploi intérimaire manque de perspectives

Romarik Le Dourneuf

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Les agences d'intérim ne regorgent pas de propositions d'emploi en ce moment
Les agences d'intérim ne regorgent pas de propositions d'emploi en ce moment — FABRICE ELSNER
  • Selon une étude de la Dares, 41 % des emplois en intérim ont disparu au premier trimestre 2020. Une perte jamais vue depuis 1998.
  • L’automobile, l’aéronautique et la construction, les plus gros pourvoyeurs en emplois intérimaires, sont en grande difficulté.
  • Si quelques secteurs comme la logistique, le tourisme ou l’agroalimentaire sont susceptibles de faire appel à l’intérim plus qu’à l’accoutumée, cela ne suffira pas à compenser les pertes dues au confinement.

Chômage partiel, annonces de fermetures et dépôts de bilan… C’est peu dire que le marché du travail est chamboulé depuis le début de la crise liée au coronavirus. Un secteur en particulier souffre de la situation, l’intérim.

Primsemploi, l’organisation qui regroupe les entreprises de travail temporaire et leurs agences, évalue la perte d’emplois imputable à la crise sanitaire à « 557.000 équivalents temps plein » lors de la deuxième quinzaine de mars. Selon une étude publiée par la Dares le 11 juin, l’intérim a enregistré un recul historique au premier trimestre 2020 avec 40,4 % d’emplois perdus, son plus bas niveau depuis 1998. Cette baisse concerne tous les secteurs, en particulier la construction (- 60,5 %), l’industrie (- 40,7 %) et le tertiaire (- 31 %). Et si certains secteurs semblent pouvoir éviter l’effondrement, il est difficile de prévoir quand l’activité repartira, et dans quelles conditions.

Une reprise « timide »

« On pensait que l’emploi allait repartir comme une fusée en juin avec la sortie du confinement, mais on voit que la machine économique peine à se relancer », avance Mathieu Maréchal, délégué Force ouvrière Intérim. Même constat pour Laëtitia Gomez, secrétaire générale adjointe de la CGT Intérim : « Pour l’instant, ça reste très timide. Les gros pourvoyeurs d’emplois en intérim sont ceux qui annoncent des fermetures et des licenciements. » Renault et Airbus, en sont le parfait exemple. Difficile, alors, de prévoir quand l’activité intérimaire va repartir. Bruno Ducoudré, économiste à l’OFCE, attribue en partie le faible taux de retour à l’emploi des travailleurs en intérim à l’organisation des entreprises après une longue période au ralenti : « Elles relancent d’abord leur activité en remettant en poste les travailleurs en CDI ou en CDD longue durée, pour faire tourner la chaîne de production. » Et lorsqu’elles auront « épuisé ce stock » de travailleurs, elles iront « puiser dans l’intérim ».

Pour l’économiste, même si l’activité ne va pas tout de suite retrouver son niveau d’avant crise, l’intérim a des motifs d’espoir. En premier lieu parce que le solde d’opinion des chefs d’entreprise s’est amélioré entre avril et mai : « Ils sont moins pessimistes, ça peut augurer d’une reprise. » Ensuite, parce que toutes les entreprises ne sont pas touchées de la même manière. Dans la construction, les chantiers ont repris en juin et cela devrait encore s’améliorer dans les semaines à venir. Malgré les conditions sanitaires strictes qui freinent cette progression, elles devraient faire appel à l’intérim, qui représente une part importante de leur force de travail. Seul obstacle possible : « Si le cycle du marché immobilier se retourne. » Une donnée difficile à prévoir pour le moment.

Les locomotives à l’arrêt

Les prévisions ne sont pas plus aisées dans le secteur automobile. Les stocks des constructeurs sont encore pleins, et les primes incitatives annoncées par le gouvernement sont limitées dans le temps et ne permettront pas de remplir les carnets de commandes, estime Bruno Ducoudré : « Les consommateurs sont attentistes. Ils épargnent par précaution et l’automobile ne fait pas partie des priorités d’achat dans ces périodes. » Des lueurs d’espoir malgré tout ? Tout d’abord, l’embauche d’intérimaires par PSA, après le tollé lié à l’annonce de l’arrivée de travailleurs polonais. « Ça veut dire qu’ils ont besoin d’intérimaires pour faire marcher la chaîne de production. »

Ensuite, le secteur pourrait amorcer une période de transition avec la volonté de l’Etat de relocaliser. Les voitures à hydrogène et électriques pourraient apporter de nouveaux besoins, surtout si elles entraînent un grand renouvellement du parc automobile. Bruno Ducoudré y voit deux effets : « Le bon, c’est que cela apporterait de l’emploi, parce que la production de voitures thermiques ne s’arrêterait pas pour autant. » Et le mauvais ? « La production de ces véhicules [à hydrogène et électriques] demande moins de main-d’œuvre. » Il est trop tôt, en tout cas, pour connaître la véritable santé économique des entreprises, selon le membre de l’OFCE, et plusieurs trimestres seront nécessaires pour en savoir plus.

D’autres secteurs à la rescousse

D’autres secteurs sont cependant susceptibles de maintenir à flot, à court terme, l’emploi intérimaire. « Aujourd’hui, ceux qui portent l’intérim sont les mêmes qui ont profité de la crise », explique Stéphanie Delestre, présidente de Qapa, plateforme de travail temporaire. La spécialiste met en avant la logistique et la grande distribution : « Avec le confinement, les gens se sont tournés vers l’e-commerce. Les plateformes logistiques ont dû embaucher, en majorité des préparateurs de commandes et des caristes. » Si la France est désormais déconfinée, l’appétence des consommateurs pour Internet se poursuit, d’où des embauches en intérim. La grande distribution, qui a bénéficié de la fermeture de commerces pendant le confinement, emprunte le même chemin. Stéphanie Delestre précise que ces deux « locomotives » présentent aussi l’avantage de bien connaître cette forme de travail, puisque l’emploi intérimaire faisait déjà partie de leur modèle économique bien avant la crise.

L’intérim comme solution régulière, c’est aussi le cas des métiers de l’hygiène. D’autant plus avec les mesures sanitaires nécessaires au redémarrage des activités (entreprises, écoles, commerces), qui augmentent le besoin de main-d’œuvre.

D’autres encore commencent à solliciter les agences, notamment les entreprises dont l’activité est saisonnière. Outre l’agriculture , qui pourrait compenser le manque de travailleurs détachés par du travail temporaire, Stéphanie Delestre cite l’industrie agroalimentaire : « L’été est une saison très importante. A cette période, il y a une très grosse demande en fruits, légumes, glaces, compotes et conserves. Aussi, l’agroalimentaire recrute beaucoup d’agents de production en intérim. »

En remplacement des CDI ?

Comme les professionnels du tourisme, qui retrouvent un peu de visibilité, les agences d’intérim fondent leurs espoirs sur cet été : « Beaucoup d’activités font appel à nous pour les saisons. Et cette année, un certain nombre de professionnels se questionnent sur l’opportunité d’embaucher plus pour pallier aux problèmes du "libre-service". » Comprendre : avec les protocoles sanitaires, beaucoup envisagent de recruter du personnel pour éviter aux clients de toucher aux produits.

Et pour la rentrée prochaine ? Stéphanie Delestre prévoit un grand nombre d’emplois intérimaires à cette période… au détriment des embauches en CDI, car les entreprises seront encore en manque de visibilité.