Coronavirus : Relocaliser l’industrie en France ? Beaucoup plus facile à dire qu’à faire

INDUSTRIE L’idée a germé dans les esprits depuis le début de la crise, mais de nombreux obstacles sont présents

Romarik Le Dourneuf

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Certaines entreprises ont déjà fait le choix de la France, comme Toyota depuis quelques années. Ici l'usine d'Onnaing près de Valenciennes (59)
Certaines entreprises ont déjà fait le choix de la France, comme Toyota depuis quelques années. Ici l'usine d'Onnaing près de Valenciennes (59) — Sarah Alcalay
  • Emmanuel Macron pourrait aborder la question des relocalisations dans son allocution de dimanche. Le sujet est régulièrement évoqué depuis le début de la crise du coronavirus et pourrait être une solution face aux problèmes sanitaires et au chômage.
  • Mais les experts estiment qu’une relocalisation industrielle s’avère difficile dans un contexte d’économie mondialisée, et que la France ne peut pas concurrencer les pays où le coût du travail est nettement inférieur.
  • Les solutions pour faire revenir l’industrie pourraient se trouver dans l’innovation et l’écologie.

« Rebâtir une souveraineté stratégique », « réduire notre dépendance à l’extérieur », « produire davantage en France »… Depuis le début de la crise du coronavirus, Emmanuel Macron a souvent évoqué la nécessité pour la France de relocaliser son industrie.

Un vœu soutenu et réitéré par Bruno Le Maire récemment dans le dossier Renault. A deux jours d’une allocution présidentielle qui devrait aborder le sujet, 20 Minutes a interrogé trois économistes pour comprendre les conditions nécessaires à ces relocalisations.

Les appels aux relocalisations industrielles en France sont-ils réalistes ?

« Ce n’est pas quelque chose qui se décrète, explique Isabelle Méjean, professeur à l’école Polytechnique et spécialiste du commerce extérieur. La première question est de savoir si on veut faire revenir l’ensemble de la chaîne de valeur ou juste la dernière étape de production pour avoir l’impression de consommer Français. » Pour l’économiste, qui ne croit pas réellement à ces relocalisations, il s’agit surtout d’une question de moyens qui seraient investis pour développer les filières locales.

Mireille Bruyère, chercheuse au CNRS et membre des Economistes atterrés, abonde : « On peut annoncer la relocalisation d’une entreprise, mais si elle est intégrée dans un réseau mondial de chaîne de valeur [l’ensemble des étapes de production d’un produit qui permettent d’obtenir un avantage concurrentiel], elle sera très fragile et pourra être de nouveau délocalisée dans les deux ans. Il faut donc miser sur le local, même à un niveau régional. » Et pour l’économiste Henri Sterdyniak, la crise a montré que le modèle de beaucoup d’entreprises est fragile. Elles pourraient être tentées de se diversifier ou de relocaliser. « Les entreprises préfèrent produire dans les pays à bas coût, une relocalisation pourrait se faire mais plutôt vers les pays de l’est de l’Europe. » Selon lui, il faudrait une vraie politique volontariste de la part de la France comme de l’Union européenne pour faire revenir les industries.

Quelles seraient les conditions propices à des relocalisations en France ?

La première de ces conditions, pour les trois experts, est de montrer une politique volontariste. L’Etat doit mettre en place les outils, comme des subventions ou des incitations fiscales, pour permettre l’émergence d’entreprises industrielles, selon Isabelle Méjean : « Il faudrait surtout des commandes d’Etat pour encourager les approvisionnements domestiques et remplir les carnets de commandes. » Face aux enjeux climatiques actuels et à venir, Mireille Bruyère appelle à une relocalisation écologique : « Il faut produire de manière durable des biens qui soient réparables. » Selon elle, en ralentissant le renouvellement, ces biens de qualité coûteraient moins cher au final. Elle prend l’exemple de l’automobile et explique que la France pourrait produire une voiture « sobre » et non bardée d’électronique comme les SUV, car « de toute façon, on n’a pas les compétences pour le faire. » Il faudrait alors privilégier les circuits courts et ainsi en faire bénéficier d’autres secteurs comme la métallurgie. L’économiste évoque aussi la nationalisation d’entreprises essentielles, et prend l’exemple d’Airbus : « C’est un secteur qui ne sera jamais vert. Mais l’entreprise dispose de grandes compétences humaines. L’Etat pourrait s’appuyer sur les ingénieurs pour travailler à une reconversion et à l’innovation. »

C’est vers cette même voie qu’Henri Sterdyniak encourage la relocalisation. L’Etat pourrait prendre ce tournant en finançant la recherche et le développement « pour les voitures à hydrogène ou électriques » en échange de garder la production en France : « Mais il faut bien choisir les secteurs, ça ne sert à rien de se lancer sur l’Iphone ou les téléviseurs, on a trop de retard. » Selon lui, il serait également possible de taxer les produits étrangers pour des raisons écologiques, « une manière un peu hypocrite de protéger notre industrie » et de contourner les principes de concurrences chers à l’Europe.

Quels seraient les freins à ces relocalisations industrielles ?

Faire revenir certaines industries en France ne serait pas sans conséquence sur le prix de revient des produits manufacturés. Le coût du travail en France est sans commune mesure avec celui de pays émergents. Mireille Bruyère l’explique : « L’erreur serait de relocaliser pour devenir le meilleur exportateur comme la Chine ou même L’Allemagne. » L’économiste exprime l’idée que si la France entre dans la concurrence d’une industrie mondialisée, les prix resteront inférieurs ailleurs. Henri Sterdyniak abonde en avançant le risque pour le pouvoir d’achat des consommateurs : « C’est compliqué de convaincre les Français de payer plus cher pour du local quand ils sont habitués à des prix bas venant de loin, même à qualité moindre. » Une question de moyen selon lui. Il prend l’exemple de l’huile d’olive : « Les classes supérieures pourront se le permettre, mais les familles plus modestes ne choisiront pas une huile venant du sud de la France à 25 euros quand ils en ont une à 6 euros venant de Tunisie. » A moins d’invoquer la contrepartie que représenterait une consommation patriotique, à savoir davantage d’emplois en France et donc davantage de cotisations sociales pour le système. « Mais cela me paraît très difficile. »

Si les trois experts s’accordent sur le coût supplémentaire qui finirait pas retomber sur le citoyen, Isabelle Méjean met en avant autre chose : « S’il faut utiliser de l’argent public pour modifier les productions, il est préférable de regarder vers la diversification des fournisseurs. » Dans certains secteurs, quelques entreprises se partagent l’ensemble du marché, par exemple dans la fibre optique : « Toutes nos importations ne proviennent que d’une seule compagnie chinoise. » Selon elle, le problème ne vient pas de la mondialisation mais de la concentration des productions, l’intérêt étant plutôt de diversifier les sources.

Une relocalisation industrielle permettrait-elle de créer de l’emploi ?

De prime abord, cela semble évident. Mais les experts mettent un bémol à cet enthousiasme : l’automatisation. Isabelle Méjean l’explique : « On verrait sans doute des créations d’emploi mais à faible niveau. Les entreprises produisent actuellement dans des pays où le faible coût du travail est plus intéressant que les robots. Il est possible que ces productions intensives en travail pour la Chine ou l’Inde soient plus rentables avec les machines en Europe. » Henri Sterdyniak partage cet avis. Selon lui, l’automatisation, qui fait appel à très peu de main-d’œuvre, serait le seul moyen de faire face à la concurrence actuelle « à moins d’investir dans l’innovation », sans quoi le gain en emploi serait minime.

La solution, pour Mireille Bruyère, viendrait d’une reconversion écologique qui baisserait la productivité générale : « On obtiendrait un emploi moins productif mais une meilleure qualité dans le travail et une moindre utilisation d’énergie. La productivité n’est pas un but en soi. » Seul ce choix économique permettrait, selon elle, la création d’emplois.