20 Minutes : Actualités et infos en direct
« adult only »Hôtel, resto, avion… Les espaces sans enfants, nouvel eldorado ?

Hôtel, resto, avion… Les espaces interdits aux enfants, nouvel eldorado du tourisme ?

« adult only »Vous en avez marre des enfants qui braillent, et la présence de tout individu de moins de 12 ans vous irrite ? Pas de panique ! Les offres « adult only » se développent
Vivre sans le bruit, les cris et le côté foufou sauvage des enfants, un rêve de plus en plus accessible - mais cher - pour de nombreux consommateurs.
Vivre sans le bruit, les cris et le côté foufou sauvage des enfants, un rêve de plus en plus accessible - mais cher - pour de nombreux consommateurs. - Canva / Canva
Jean-Loup Delmas

Jean-Loup Delmas

L'essentiel

  • En vacances ou dans vos moments de détente, les enfants - et leur présence bien visible et audible - vous insupportent ?
  • Votre martyr pourrait bientôt prendre fin. Car, en avion, à l’hôtel ou au restaurant, des options « Adult only » apparaissent.
  • Une tendance portée à la fois par l’individualisation grandissante de la société et des vacances, mais aussi par la place moindre accordée aux enfants dans l’espace public.

Et vas-y que ça hurle, que ça court partout, que ça pleure et que ça n’a pas la moindre notion des concepts de décibels ni de collectivité… Que celui ou celle qui n’a jamais soupiré en voyant quatre enfants monter dans sa voiture de TGV ou maudit les cieux d’être assis au restaurant à côté d’une marmaille bien bruyante nous jette la première pierre.

Mais bonne nouvelle pour tous les misanthropes qui se reconnaîtront, la possibilité d’être uniquement entre adultes est en voie de démocratisation dans le secteur des loisirs et des transports. Dernier exemple en date : la compagnie aérienne turco-néerlandaise Corendon Airlines, premier opérateur sur le sol européen à sauter le pas, propose des zones de l’avion réservées aux plus de 16 ans. Une option déjà adoptée par plusieurs compagnies asiatiques, dont AirAsia X, Malaysia Airlines ou Scoot.

L’individualisation des vacances et des loisirs

Plus proche du sol, de plus en plus d’hôtels refusent la marmaille. Selon le site allemand Urlaub ohne Kinder (littéralement, et avec efficacité, « vacances sans enfant »), 1.544 établissements de ce genre sont recensés dans le monde, contre 682 en 2016. Les cieux, la chambre, et même l’assiette. Un restaurant belge sur dix interdit la présence des petits, selon les chiffres du secteur cités par TF1.

Corendon Airlines est le premier opérateur en Europe à proposer une formule sans enfants.
Corendon Airlines est le premier opérateur en Europe à proposer une formule sans enfants.  - Jens Meyer

Cette percée s’inscrit dans une tendance plus générale. « L’individualisation de la société, mais aussi de nos vacances. L’entre-soi est devenu une valeur importante, et on ne veut plus être contrarié par les gens différents de nous », plaide Elisabeth Tissier-Desbordes, professeur d’économie à l’ESCP et spécialiste du comportement des consommateurs. « Et puis les congés hors famille se sont démocratisés : vacances entre amis, vacances des seniors, couple sans enfant… ».

L’enfant, moins dans la norme

A l’exception des pays émergents ou du Pakistan, les bambins se font globalement plus rares sur la planète. En 1960, 37 % de la population mondiale avait entre 0 et 14 ans, selon les données des Nations unies *. Un chiffre désormais évalué à 25 %. Et le taux est encore plus bas dans la plupart des pays les plus développés. En 1960, 26 % des Français étaient âgés entre 0 et 14 ans, contre 17,5 % en 2021. Même chute vertigineuse aux Etats-Unis (de 30,7 à 18,2 %) ou en Chine (de 39,8 % à 17,6 %). « Au fil des décennies, l’enfant est passé d’ultraconsensuel à moins dans la norme », illustre Sandra Hoibian, directrice du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc).

Au-delà de cette baisse démographique, il a en partie déserté l’espace public, poursuit la spécialiste : « L’enfant passe bien plus de temps à la maison que par le passé, en raison de l’explosion des loisirs numériques, mais également d’une société plus prudente et méfiante sur le dehors. » Finie l’époque où les gosses jouaient seuls hors de la maison sans surveillance pendant des heures. En clair, « on a perdu l’habitude de côtoyer des enfants, et on supporte donc moins leur caractère », estime Sandra Hoibian. L’enfant demeure en arrière-plan, conclut l’experte : « Les espaces sociaux sont conçus pour les tolérer, mais ne sont pas pensés pour eux. Cela peut rendre leur présence difficile. »

Une opportunité économique pour le secteur

Cette mise en retrait a fait naître, selon Elisabeth Tissier-Desbordes, « tout un mouvement de plus en plus assumé et toléré qui affirme le choix de pas vouloir d’enfant, mais aussi celui de vivre loin d’eux ou de ne pas apprécier leur compagnie ».

Difficile alors pour le tourisme de ne pas y voir une superbe opportunité, à en croire Danièle Küss, experte en tourisme et ex-cheffe du pôle développement international du tourisme au ministère des Affaires étrangères : « Cela permet de se démarquer de la concurrence. Il n’y a besoin de faire aucun changement dans un hôtel, un restaurant et un avion pour le rendre ''sans-enfant-compatible'' ».

Et si cela ne coûte rien pour l’établissement, cela peut lui rapporter beaucoup. Prix du « Adult only » chez Corendon Airlines ? Au moins 45 euros de plus que le tarif normal pour un aller simple. Même pas besoin de gonfler les prix pour gonfler les bénéfices : exclure les enfants, c’est se débarrasser de la clientèle la moins dépensière.

La présence des enfants encore largement « tolérée »

Sauf revirement sociologique et démographique majeur, la formule devrait donc « s’étendre à plus d’établissements et connaître un certain succès. C’est une niche attractive et qui va continuer à l’être », analyse Danièle Küss. De là à devenir majoritaire ? « Il s’agit d’un épiphénomène », tempère expressément Dominique Desjeux, anthropologue de la consommation. D’autant que le « Adult only » peut plaire et déplaire en même temps. L’anthropologue développe : « Une personne peut très bien vouloir d’un train sans enfant pour télétravailler, mais avoir envie de croiser des enfants ensuite sur son lieu de vacances. » Finalement, l’écrasante majorité des hôtels sur la planète acceptent les enfants. En Europe, l’offre de Corendon Airlines est loin de faire des émules. Interrogés par le média hollandais NU.nl, TUI, KLM et Transavia ont déclaré ne pas songer au modèle « Adult only ».

N'en faisons pas trop : les enfants en vacances sont encore très appréciés, ou a minima tolérés.
N'en faisons pas trop : les enfants en vacances sont encore très appréciés, ou a minima tolérés. - Canva

Et en France, la tendance est encore plus faible. Seule une dizaine d’hôtels pratique le « Adult only », pour plus de 17.000 établissements. Comptez une vingtaine de campings et zéro possibilité en train ou en avion. Quant au restaurant ? Il est interdit de refuser sa prestation de service à un client sauf motif légitime, rappelle l’UFC-Que choisir. Le fait de ne pas vouloir admettre dans son établissement de jeunes enfants est un motif discriminatoire, passible de cinq ans de prison et 75.000 euros d’amende.

Vous l’aurez compris : autant vous armer de courage, car vous risquez d’entendre les mômes brailler encore longtemps. Allez, bonne patience à vous, relisez Le Contrat social et rappelez-vous qu’ils paieront vos retraites.

* Source : World population prospects, Population Division, Departement of Economic and Social Affairs, United Nations, 2022.

Sujets liés