Quand la violence conjugale passe par le contrôle des finances

ARGENT Contrôle des ressources, invisibilité de la gestion financière, refus de partage à la séparation… L’argent peut être un puissant moyen de pression, y compris dans un couple

Julie Polizzi pour 20 Minutes
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Legislation — Getty Images/iStockphoto

C’est bien connu, l’argent, c’est le nerf de la guerre : le pouvoir d’être libre et autonome lorsqu’on le possède. Mais aussi de contrôler ceux qui en sont dépourvus… Selon les autorités, 20 % des appelantes du 3919, le numéro national dédié aux violences faites aux femmes, dénoncent ainsi la violence économique au sein de leur couple… Mais de quoi parle-t-on ?

Un terreau fertile

1944, le droit de vote. 1965, la liberté pour une épouse d’ouvrir un compte bancaire seule. 1970, l’autorité parentale conjointe. 1972, le principe d’égalité des rémunérations. 2005, le statut légal obligatoire pour le conjoint collaborateur du chef d’entreprise… Les jalons légaux de l’égalité entre les sexes sont bien plus récents qu’on ne le croit. Et l’inconscient populaire est encore plus à la traîne.

« On éduque les filles à ne pas forcément compter l’argent mais plutôt à être généreuses, alors qu’on place très vite les garçons en situation de responsabilité », explique Agnès de Préville, coordinatrice éditoriale des actes du collectif Ensemble contre le sexisme, qui a consacré la Journée nationale contre le sexisme aux violences économiques faites aux femmes, au mois de janvier.

Résultat, à l’âge adulte, « énormément de femmes ne s’intéressent pas aux questions d’argent », constate Me Valérie Grimaud, avocate spécialisée en droit de la famille en Seine-Saint-Denis. Plus globalement, « les couples ignorent les droits et obligations qui vont de pair avec le mariage » (contribution au foyer, gestion commune, obligation alimentaire…) ou encore l’absence de protection légale en cas de concubinage.

Un rapport de force caché

« Ce manque de connaissances crée un terrain propice aux inégalités et aux éventuelles violences économiques, qui apparaissent généralement au moment de la séparation », analyse la juriste, membre du Conseil national des barreaux.
Il n’est, par exemple, pas rare que Monsieur s’occupe du remboursement du crédit immobilier, tandis que le salaire plus faible de Madame sert aux dépenses courantes, privant cette dernière de ses droits sur le bien à la rupture.

Et puis, pourquoi conserver un compte bancaire individuel lorsqu’on peut verser son salaire sur le compte joint ? De même, le congé parental pris par la mère pour élever les enfants est rarement compensé financièrement. Quant à la gestion des finances familiales, c’est encore bien souvent une affaire d’homme, que ce soit en raison du désintérêt de sa moitié ou parce qu’il insiste pour tout gérer en mettant l’enjeu de confiance sur le tapis.

À la merci de l’autre

« On est dans une situation de dépendance économique, puisque le jour où ces femmes décident de partir, elles n’ont aucune visibilité sur les ressources du couple », déplore Me Grimaud. Situation dont certains abusent impunément en s’arrogeant les aides de la CAF dès l’évocation d’une séparation, en dissimulant leurs revenus au moment de fixer la pension alimentaire, ou encore en multipliant les impayés (un tiers ne sont pas dûment réglées au niveau national). Et pour cause, puisque ces délits donnent rarement lieu à des poursuites pénales, selon l’avocate, qui dénonce depuis longtemps « une absence de moyens judiciaires sur tout ce qui concerne les atteintes à l’équilibre économique du foyer familial ».

Agnès de Préville n’a pas peur des mots : « Une majorité des femmes subissent des violences économiques dans leur couple, de façon consciente ou inconsciente. Sauf qu’on commence à peine à le réaliser » S’installant de façon progressive et invisible, ce rapport de force passe par un contrôle financier au quotidien, qui peut aller jusqu’à la dépossession totale des moyens d’autonomie. Plus largement, la responsable associative martèle qu' « à partir du moment où une femme n’est pas indépendante financièrement, elle n’est donc pas libre de partir, ce qui est une violence en soi ».

Comment garder le contrôle ?

Les violences économiques faites aux femmes touchent toutes les sphères : privée, professionnelle et institutionnelle. C’est donc l’ensemble du système sociétal, culturel et légal qu’il faut remettre à plat, à travers la loi mais aussi l’éducation financière des enfants, l’information accrue des couples et des femmes sur les questions financières ou encore la sensibilisation des notaires, banquiers et magistrats trop souvent guidés par des stéréotypes de sexe.

Chaque femme peut toutefois agir au sein de son ménage. À titre d’exemple, séparer ses finances personnelles et communes, établir un budget au prorata des revenus de chacun, mais aussi réserver le compte joint aux dépenses du foyer tout en conservant son compte personnel pour son salaire, sont autant de moyens d’assurer son indépendance financière. De même, il est impératif de consulter un notaire lorsqu’on se marie, afin de comprendre les incidences du régime matrimonial envisagé. Et la précaution est aussi de mise pour établir un testament.

La rupture, synonyme d’appauvrissement

Les femmes sont les grandes perdantes du divorce, puisque c’est à ce moment-là que les inégalités de patrimoine se révèlent. De multiples études régionales récentes de l’Insee évaluent la perte de niveau de vie entre 20 et 30 % pour les femmes, contre seulement 3 % pour les hommes, durant l’année qui suit la rupture.