Italie: Pourquoi le budget du nouveau gouvernement inquiète-t-il autant?

ZONE EURO Le gouvernement italien envoie ce lundi son projet de budget à la Commission européenne…

Nicolas Raffin

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Le vice Premier ministre et ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini.
Le vice Premier ministre et ministre de l'Intérieur italien, Matteo Salvini. — Remo Casilli/Sintesi/SIPA
  • Le gouvernement italien prévoit d’augmenter le déficit en 2019 pour financer ses promesses électorales.
  • La Commission européenne juge que ce budget fera augmenter la dette et qu’il ne respectera pas les critères de Maastricht.
  • Les tensions sur les marchés financiers pourraient conduire la BCE à intervenir.

Coup de chaud sur Rome. Le gouvernement italien envoie ce lundi son projet de budget à la Commission européenne, qui se montre très dubitative sur la trajectoire choisie par la coalition populiste​. Cette dernière vise un déficit de 2,4 % en 2019 (qui se réduirait à 2,1 % en 2020) afin de financer trois promesses électorales : la création d’un « revenu de citoyenneté » pour les plus démunis, un système de retraites plus généreux, et des baisses d’impôts.

Pour le commissaire européen Pierre Moscovici, l’Italie est sur une pente glissante. « Un budget qui augmente la dette [celle de l’Italie est à 130 % du PIB], c’est un budget qui n’est pas bon pour le peuple », a-t-il expliqué jeudi à l’AFP. Christine Lagarde, la patronne du FMI, est sur la même ligne : « quand on appartient à un club, et qu’on décide d’y rester, il faut respecter les règles du club ».

Une croissance trop ambitieuse ?

Ces avertissements n’ont pas plu au gouvernement italien, qui ne s’est pas privé de rappeler que la France avait prévu un déficit de 2,8 % en 2019 sans pour autant recevoir de réprimande. Pour Philippe Waechter, chef économiste chez Ostrum AM, « cet argument est fantaisiste. Les prévisions de croissance sont surestimées en Italie, surtout au moment où tous les autres pays revoient les leurs à la baisse ».

L’Italie anticipe en effet une croissance de 1,5 % l’année prochaine. Un chiffre largement surévalué pour le FMI et plusieurs institutions économiques, qui s’accordent autour de 1 % de croissance. Or, une croissance plus faible, c’est moins de recettes et donc un déficit qui se creuse beaucoup plus rapidement, et qui risquerait de passer la fameuse barre des 3 % définie dans les critères de Maastricht.

Un spread qui pose question

Malgré ce risque, l’Italie n’a pas à craindre de sanctions de la part de l’UE… pour l’instant. « Il n’y aura aucune sanction sur le budget en lui-même, décrypte un fonctionnaire européen. La procédure d’examen du budget est commune à tous les Etats membres. Elle s’apparente à un dialogue entre le pays et la Commission. Jusqu’à présent, elle s’est contentée d’émettre des avertissements sur certains budgets ». Dans le cas de l’Italie, la Commission pourrait aller plus loin et lui demander d’envoyer un nouveau projet de budget, sans pour autant pouvoir sévir en cas de refus.

La sanction plus immédiate pourrait venir des marchés financiers. Depuis la fin septembre, l’écart entre les taux d’emprunts italiens et allemands (le spread) a brutalement augmenté. Autrement dit, l’Italie s’endette à un coût de plus en plus élevé par rapport au pays de « référence » de la zone euro.

« Dans tous les cas, la marge de manœuvre est étroite »

« Plusieurs options sont envisageables, poursuit Norbert Gaillard, économiste et consultant indépendant. Si le spread continue d’augmenter, le gouvernement italien sera dos au mur. Une sortie de la zone euro aurait des conséquences impensables pour le pays, qui est le premier émetteur de dette en Europe. Il y aurait forcément des répercussions sur les autres marchés de dettes européennes. Cette option paraît très peu probable. La deuxième possibilité, c’est d’essayer de trouver un arrangement avec l’UE, ce qui est un peu la ligne défendue par Giovanni Tria [le ministre italien de l’Economie]. Enfin, ils peuvent aussi revoir complètement leur budget, mais ce serait un échec politique terrible. Dans tous les cas, la marge de manœuvre est étroite ».

D’autant plus que les politiques prônées par les tenants du sérieux budgétaire n’ont pas eu que des effets positifs. « Depuis 20 ans, l’Italie mène une politique d’austérité. Elle a baissé considérablement la dépense publique. Résultat des courses : récession, chômage, pauvreté. Donc bien entendu, il faut relancer l’économie, d’autant que ce que prévoit le gouvernement italien, ce n’est pas énorme comme relance », expliquait Christophe Ramaux, membre des Economistes atterrés sur le plateau de France 3 début octobre.

La BCE à la rescousse

La pression pourrait néanmoins s’aggraver avec les avis des agences de notation. Moody’s ainsi que Standard & Poor’s pourraient dégrader leur note sur la dette du pays dans les prochaines semaines. L’Italie ne serait alors plus qu’à un cran de la catégorie « spéculative » (junk bonds), peu à même d’attirer les investisseurs.

Pour éviter un emballement, la BCE (banque centrale européenne) serait alors obligée d’intervenir sur les marchés. « Mais elle ne le fera que si l’Italie prend des engagements en retour », remarque Norbert Gaillard. Or, la coalition populiste affiche pour l’instant son intransigeance : « Nous ne retournerons pas en arrière », a prévenu jeudi le vice-Premier ministre Matteo Salvini. Dans cette partie de poker menteur, les trois « joueurs » – le gouvernement italien, la Commission, et la BCE – jonglent avec des milliards d’euros.