Zone euro: «L'Europe traverse une crise de riches»

INTERVIEW Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, répond aux questions de 20Minutes sur le possible éclatement de la zone euro...

Propos recueillis par Céline Boff

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Une personne place des billets en euro devant un drapeau européen.
Une personne place des billets en euro devant un drapeau européen. — PHILIPPE HUGUEN / AFP

Jeudi, la chancelière allemande Angela Merkel rencontrera François Hollande pour évoquer la crise de la zone euro. Avant d’accueillir vendredi à Berlin le Premier ministre grec Antonis Samaras. Depuis quelques semaines, les déclarations en faveur d’une éviction de la Grèce de la zone euro se multiplient. Certains évoquent même un possible éclatement de cette zone. Est-ce une manière de préparer l’opinion à cette éventualité? Les réponses de Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman.

De plus en plus de voix s’élèvent en Europe pour évincer la Grèce de la zone euro. Est-ce une manière de préparer le grand public à cette éventualité?

Je ne le pense pas. Il s’agit selon moi d’un simple jeu diplomatique. Nous avons déjà vécu ce type de débats. L’objectif est double: il s’agit de faire pression sur les dirigeants grecs et de rappeler que nous marchons effectivement un peu au bord du gouffre.

Jörg Asmussen, membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), estime qu'une sortie de la Grèce de la zone euro serait «gérable». Ne devient-elle pas tout de même de plus en plus probable?

Nous sommes arrivés au stade où les débiteurs tiennent les créanciers. Ces derniers ne sont pas prêts, après tout ce qu’ils ont fait, à prendre le risque de laisser ce pays sortir de l’euro. Je pense que nos marges de manœuvre résident aujourd’hui dans les moyens d’intervenir pour faire baisser le coût des emprunts sur les marchés.

Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, a affirmé ce week-end qu’accorder un nouveau plan d’aide à la Grèce était impossible, alors que selon le Spiegel, les besoins financiers d’Athènes se monteraient à 14 milliards d’euros au lieu des 11,5 prévus… Il n’y aura pas de rallonge cette fois-ci?

Et si, il y en aura. C’est toujours la même histoire: chacun affirme ses positions avant les discussions, et puis les choses évoluent. Sous certaines conditions toutefois.

L’Autriche demande à ses partenaires de travailler sur la création d’un mécanisme de sortie d’un pays membre. Que pensez-vous de cette idée?

C’est une déclaration à des fins de politique intérieure. Cette proposition est totalement irréaliste. Créer un tel mécanisme est impossible juridiquement. Chaque traité a été conçu de manière à contraindre les pays à adopter toutes les nouvelles dispositions, dont l’union monétaire fait partie. Ce sont les règles. Ce qui ne signifie pas qu’un Etat ne puisse pas sortir un jour de la zone euro. Si un tel accident arrivait, on improviserait une exception, comme d’habitude.

Malgré la fragilité de la zone euro, les marchés financiers se portent plutôt bien cet été. Comment l’expliquez-vous?

Parce qu’ils commencent à comprendre que la zone euro n’éclatera pas. Ils sont généralement assez idiots, à même de s’enflammer sur une rumeur ou de suréagir à une simple annonce. Reste que pour un analyste de base, comprendre la complexité de l’Union européenne, c’est impossible. Par contre, ce qu’il peut constater depuis les débuts de la crise, c’est que l’Europe s’est intégrée comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Aujourd’hui, la règle d’or fait partie de nos lois, nous avons fait progresser la surveillance budgétaire et nous avançons vers l’union bancaire. Ce sont des signes politiques forts, inimaginables il y a trois ans.

Les dirigeants européens doivent-ils cependant se préparer à un possible éclatement de la zone euro, comme le fait déjà la Finlande?

Non. Nous devons tenir encore un à deux ans, le temps que les mesures d’austérité courageusement décidées par les gouvernements italiens et espagnols portent leurs fruits. Des précédents existent, comme le prouvent les exemples suédois ou norvégiens.

Certains économistes affirment que l’excès d’austérité est dangereux pour la croissance et pour l’emploi. Qu’en pensez-vous?

Ce sont des idées qui appartiennent au XXe siècle, à une époque où fabriquer de la monnaie, lancer des grands travaux et empêcher les licenciements était efficace. Ce n’est plus le cas aujourd’hui car nos économies sont entièrement ouvertes et totalement interdépendantes. Nous devons nous serrer la ceinture quelques temps, avant de retrouver du lustre.

Mais est-il justement possible de retrouver ce lustre avec une compétition aussi mondialisée et inégale?

On dit que l’Espagne est au 36e dessous. Mais la situation de ce pays n’est aucunement comparable à celle de la Chine. Si ce pays dispose de quelques zones dynamiques, les deux tiers de ses habitants vivent encore dans le sous-développement. Certes, la Chine est compétitive, mais elle l’est de moins en moins, et les conflits sociaux ne cessent d’y progresser. L’Union européenne est aujourd’hui encore la zone la plus riche du monde. Elle traverse une crise, mais une crise de riches. Et le niveau de développement d’un pays ne se mesure pas simplement par son taux de croissance. Lorsque la Chine ressemblera à l’UE, nous pourrons dire que l’Europe est en déclin. Ce n’est pas le cas aujourd’hui.