Pourquoi «le printemps des actionnaires» n'a pas fait mouche en France

ECONOMIE Contrairement aux Etats-Unis et surtout au Royaume-Uni...

Mathieu Bruckmüller

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Au salon Actionaria consacré à l’investissement en bourse à Paris, en novembre 2011.
Au salon Actionaria consacré à l’investissement en bourse à Paris, en novembre 2011. — CHAMUSSY/SIPA

La roue tourne. Excédés par des rémunérations déconnectées de la performance des entreprises, les actionnaires ont décidé de se rebeller. Coup sur coup, ils ont refusé de donner leur accord aux 15 millions de dollars d’émoluments du patron de la banque américaine Citigroup et au bonus supérieur à trois millions d’euros de celui de la Barclays. Quand c’est trop, c’est trop.

Toujours outre-manche, le directeur général de l'assureur britannique Aviva, Andrew Moss, a été contraint début mai à la démission après avoir suscité une fronde sans précédent. Il réclamait une hausse de 4,8% de son salaire alors que la valeur du groupe avait fondu de 25%. Fait intéressant, la bataille n’a pas été menée que par des petits porteurs, mais également par d'influents investisseurs. Même si le vote n'avait pas de valeur contraignante, il avait été interprété comme une véritable claque que le conseil d'administration pouvait difficilement ignorer. Des critiques similaires ont visé le groupe minier Xstrata, le fonds d'investissement Man Group ou le groupe de presse Trinity Mirror, dont la directrice générale a aussi décidé de présenter sa démission.

Changement de mentalité

Signe du changement de mentalité en cours, la presse britannique s’est mise à parler d'un «printemps des actionnaires» en référence au «printemps arabe» qui avait vu la chute de plusieurs dirigeants après des mouvements de révolte. Là s’arrête l’analogie, car les actionnaires en question sont loin d’être des révolutionnaires. Le principe même des grosses rémunérations ne semble pas remis en cause, mais seulement les patrons dont les performances sont jugées insuffisantes. Face à la grogne qui s'étend, le gouvernement envisage quand même de légiférer pour rendre contraignant d'ici à 2014 le vote des actionnaires sur les rémunérations. Certains projets visent même à imposer une «super-majorité» de 75% pour donner plus de poids aux petits porteurs.

Sans aller jusque là, Colette Neuville, la présidente de l'Association de défense des actionnaires minoritaires (Adam), aimerait bien que les porteurs, en France, puissent voter, à la majorité des deux tiers, sur l’instauration d’une échelle de rémunération dans les sociétés, comme l’a décidé le gouvernement dans les entreprises où il est l’actionnaire majoritaire. «Il faut garder le sens du raisonnable. Le niveau de rémunération des dirigeants doit être tolérable vis-à-vis des collaborateurs et de l’extérieur», estime-t-elle. Malgré le vent de révolte qui souffle dans les pays anglo-saxons, les assemblées générales en France ont été moins tumultueuses. «Il n'y a pas eu de printemps des actionnaires en France», juge Bénédicte Hautefort, spécialiste des relations investisseurs d'Euro RSCG C&O. Selon elle, ils n’ont jamais été aussi mobilisés et les scores d’approbation ont atteint des niveaux record. A quelques exceptions près comme le refus, sans effet, des actionnaires d’Air France, de voter à l’ex-directeur général, Pierre-Henri Gourgeon, son indemnité de non-concurrence. Contrairement à l’Allemagne et aux Pays-Bas, ils ne peuvent pas donner d’avis contraignant sur la rémunération des dirigeants.

D’où vient la grogne?

«Alors d’où vient cet écho de grogne ambiante? Il s’agit d’une interrogation plus profonde sur la gouvernance : les actionnaires doivent-ils voter, comme dans d’autres pays, voter sur la rémunération des dirigeants? Sur l’endettement ? Sur la stratégie de l’entreprise, et en particulier les relocalisations?», liste Bénédicte Hautefort. Et la question du traitement des dirigeants pourraient bien passer au second plan à l’avenir alors que le gouvernement prévoit d'encadrer plus strictement les rémunérations complémentaires - stock-options, parachutes dorés, retraites chapeau - dans l'ensemble des entreprises. Un projet de loi devrait voir le jour à l'automne.