Grèce : Quand la crise tape sur les nerfs

ECONOMIE La population est de plus en plus tendue...

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"Je sens mes patients beaucoup plus tendus, plus stressés. Leurs revenus baissent. Les gens sont plus énervés dans les relations de voisinage, du quotidien. Ceux qui travaillent sont très angoissés et présentent de nombreuses tensions musculo-squelettiques", confie Dimitri, un ostéopathe athénien.
"Je sens mes patients beaucoup plus tendus, plus stressés. Leurs revenus baissent. Les gens sont plus énervés dans les relations de voisinage, du quotidien. Ceux qui travaillent sont très angoissés et présentent de nombreuses tensions musculo-squelettiques", confie Dimitri, un ostéopathe athénien. — Louisa Gouliamaki afp.com

"Je sens mes patients beaucoup plus tendus, plus stressés. Leurs revenus baissent. Les gens sont plus énervés dans les relations de voisinage, du quotidien. Ceux qui travaillent sont très angoissés et présentent de nombreuses tensions musculo-squelettiques", confie Dimitri, un ostéopathe athénien.

"Avant, la moitié de mes patients venaient pour des traitements de bien-être et d'entretien. Maintenant beaucoup arrivent en crise aiguë. Ils ont le dos bloqué ou ne peuvent plus marcher". Pour lui, pas de doute: l'interminable crise de la dette, son cortège de mesures d'austérité et la récession qui s'aggrave laissent des empreintes profondes sur les corps.

"Souvent ils ne comprennent pas pourquoi ils sont dans cet état et me disent qu'ils n'ont pas fait de faux mouvement ni porté de lourde charge", continue l'ostéopathe. "Puis dans la conversation, j'apprends qu'ils risquent de perdre leur travail, que leur fils a vu son salaire réduit de moitié et qu'il ne peut plus payer son loyer".

Alors que le monde financier est suspendu aux mesures d'austérité, aux verdicts de la troïka et des agences de notation ou à la position des banques créancières, la crise de la dette et son lot de difficultés quotidiennes font des ravages dans la tête des Grecs. Une augmentation des dépressions et des suicides l'atteste.

Toute la Grèce a été bouleversée le 4 avril par la mort d'un retraité de 77 ans qui s'est tiré une balle dans la tête en pleine place Syntagma, théâtre de manifestations et de troubles depuis le début de la crise.

"Je ne trouve pas d'autre solution pour en finir dignement avant de commencer à faire les poubelles pour me nourrir", avait écrit le malheureux dans sa lettre d'adieu.

Malade du cancer et vivant seul, il accusait l'Etat de l'avoir privé de ressources par les coupes imposées aux pensions de retraites, et assimilait le gouvernement actuel à celui mis en place par les occupants nazis en 1941.

Au premier semestre 2011, le nombre de suicides en Grèce a augmenté de 40% par rapport à la même période de 2010, selon le ministère de la Santé. Les journaux rapportent régulièrement les cas de désespérés mettant fin à leurs jours car incapables de s'en sortir financièrement.

Des faits choquants dans un pays où l'Etat est certes défaillant et au bord de la faillite, mais où la solidarité familiale comble généralement la plupart des carences.

Les chiffres doivent néanmoins être relativisés. La Grèce, à l'image des autres pays d'Europe du Sud, affiche un taux de suicide beaucoup plus bas que les pays du nord. En 2009, le taux de mort par suicide y était de 3 pour 100.000 habitants, moins du tiers de la moyenne européenne.

Le pays semble par contre plus dépressif qu'ailleurs. Toujours selon le ministère de la Santé, un homme grec sur quatre et une femme sur trois sont déprimés. Dans le monde, la moyenne est d'environ un homme dépressif sur huit et une femme sur cinq.

La ligne d'assistance pour les urgences-dépression fait état d'un bond du nombre d'appels liés à la crise. Ces appels représentaient 28,7% du total au premier semestre 2011, contre 14,3% un an plus tôt.

"Je ne dors plus", avoue Petros (son prénom a été changé), importateur et distributeur de mobilier qui possède plusieurs magasins à Athènes. Ces derniers mois, il a dû procéder, la mort dans l'âme, à des licenciements, du jamais vu dans son entreprise familiale.

"Je vais aussi devoir réduire les salaires. Même nos clients traditionnels sont partis, et nous avons bien du mal à voir comment assurer demain", dit-il. Son inquiétude va au-delà de sa situation personnelle. "Je me demande comment vont faire les gens après l'été, lorsque l'abaissement des salaires va se généraliser dans les entreprises", lâche cet homme, le regard fixe et le visage creusé.

La crise ne fait pas que rendre les Grecs malades. Elle les empêche aussi de se soigner. Cure d'austérité oblige, le budget de la Santé publique a été amputé d'un quart depuis 2009. "C'est une situation de guerre", n'hésite pas à dire Yorgos Kalliabetsos, chef de la clinique de pathologie de l'hôpital de Volos, dans le centre du pays.

Les salaires des médecins ont été rognés de 25%. Les gardes ne sont plus payées, les infirmières se font rares et les ruptures de stocks de matériel médical sont fréquentes. "Mon service doit souvent accueillir 45 patients avec 35 lits", se plaint le docteur Kalliabetsos.

"Depuis les dernières réformes qui imposent aux non-assurés de payer pour l'accès aux soins, nous avons de plus en plus de patients qui s'inventent des urgences pour se faire examiner, faute d'argent pour s'offrir une réelle consultation", abonde Meropi Manteou, pneumologue à l'hôpital Sotiria, un des grands établissements d'Athènes.

"On arrive encore à se débrouiller pour faire passer les plus démunis entre les mailles du filet, mais pour combien de temps encore?". Elle relève aussi une progression des maladies liées à la pauvreté, comme la tuberculose.

Côté santé mentale, la situation est tout aussi catastrophique. Les restrictions budgétaires ont entraîné la fermeture de plusieurs structures psychiatriques. Le tiers des programmes d'aide aux toxicomanes ont été supprimés. Ce qui a conduit à un net développement des infections au virus du sida.

Alexis, un journaliste de 46 ans, est suivi depuis 2006 par l'Okana, un organisme qui dépend du ministère de la Santé et qui offre aux toxicomanes des produits de substitution. Il a dû patienter quatre ans avant d'être pris en charge mais il s'estime chanceux. "La plupart de ceux qui demandent à intégrer ces programmes sont morts quand l'Okana finit par les appeler!", dit-il.

La crise a aussi favorisé l'apparition d'une nouvelle "drogue des pauvres", peu coûteuse: la "sisa". Les effets de cet euphorisant à base de méta-amphétamines, dix fois moins cher que l'héroïne, sont terribles: peau noircie, plaies sur la tête et le corps, comportement ultraviolent...

"Une consommatrice a même poignardé une de mes patientes", raconte le docteur Emilios Katsoulakos, psychiatre dans un dispensaire d'Athènes. "Contre ces drogues, on n'a pas de produit de substitution".

Seul effet bénéfique de la crise sur la santé publique, l'alcoolisme semble avoir reculé. A cause de la hausse des taxes liée à la cure d'austérité, noyer ses soucis dans l'alcool est devenu trop cher...