Edouard Tétreau : «Le baril à cent dollars n'est plus farfelu»

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20 Minutes a interviewé Edouard Tétreau, analyste financier, directeur du cabinet de conseil Mediafin et auteur de Analyste, au coeur de la folie financière, (Grasset), 19 euros.

Après une tendance à la baisse, le baril de pétrole a de nouveau dépassé les 69 dollars. Est-ce surprenant ?

Non, on voit mal pourquoi le pétrole resterait aussi bas. Car la demande n'est pas près de diminuer : il en faut des barils pour soutenir une croissance mondiale attendue à 4,9 % cette année ! A l'inverse, parce que les compagnies pétrolières ont sous-investi dans la recherche, l'exploration et le raffinage, l'offre ne suit plus. La spéculation fait le reste : le baril à cent dollars n'est plus une hypothèse farfelue, à horizon de deux ans.

Mais les pays industrialisés ont prié les compagnies pétrolières d'augmenter l'offre...

Elles préfèrent rendre leurs bénéfices aux actionnaires plutôt que de les investir. Récemment, le PDG de British Petroleum a indiqué que si le baril restait au-dessus de 60 dollars, son groupe reverserait 65 milliards de dollars sur trois ans en dividendes.

N'est-ce pas une stratégie dangereuse à long terme ?

Bien sûr que si. Mais les acteurs de ce secteur sont soumis à des investisseurs nomades, à qui ils rendent des comptes tous les trois mois. Si Total leur disait « J'arrête de verser des dividendes, je dépense pour préparer l'avenir », la sanction serait immédiate : effondrement du cours en Bourse et rachat hostile par un de ses concurrents. Gazprom, par exemple.

Jusqu'où cela peut-il aller ?

Pour sortir de ce jeu imbécile, je crains qu'on en passe par un conflit entre Etats ou par une crise économique. A moins d'un développement rapide d'énergies nouvelles ou renouvelables. Certains pays anticipent la pénurie, en reprenant le contrôle de leurs énergies, comme la Russie, le Venezuela, la Bolivie...

Et en France, que pensez-vous de la fusion Suez-GDF ?

Le contraste est saisissant. En tergiversant sur cette opération importante, l'Etat laisse les évènements, notamment le marché, décider à sa place. Ce n'est pas comme cela que l'on construit son indépendance énergétique, qui sera pourtant cruciale dans les années à venir.

Ce secteur est-il un cas à part dans l'économie ?

L'exemple pétrolier est extrême, mais la même logique prévaut pour tous sur les marchés financiers. En 2005, les entreprises du CAC 40, l'indice phare de la Bourse de Paris, ont généré 84 milliards d'euros de bénéfices, un record. Elles en ont reversé 30 milliards aux actionnaires, soit 40 % de plus sur un an.

La bonne santé des entreprises ne profite-t-elle pas à l'économie ?

La sphère financière génère tellement d'argent qu'elle ne sait plus quoi en faire. Des bulles se forment partout, dans l'immobilier, en Chine ou sur le marché des obligations [dettes des Etats] et des fusions-acquisitions. On n'a jamais vu autant d'OPA dans le monde depuis la bulle de 1999-2000. Les dividendes d'aujourd'hui sont les bulles de demain et les krachs d'après-demain.

Recueilli par Angeline Benoit