Chômage: «Nicolas Sarkozy a été prisonnier du travailler plus pour gagner plus»

INTERVIEW L'économiste Eric Heyer, décrypte la nouvelle hausse du chômage en mars...

Propos recueillis par Mathieu Bruckmüller

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Nicolas Sarkozy lors de son discours à Cernay (Haut-Rhin), le 25 avril 2012.
Nicolas Sarkozy lors de son discours à Cernay (Haut-Rhin), le 25 avril 2012. — Thibault Camus/AP/SIPA

Le mois dernier, pour la onzième fois de suite, le nombre de chômeurs inscrits à Pôle emploi a encore progressé. La hausse est de 7,2% sur un an. Dans un entretien accordé à 20 Minutes, le directeur adjoint du département analyse les prévisions de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et nous explique les causes de cette spirale infernale.

La hausse du chômage s’est accélérée en mars. Pourquoi?

La France se caractérise par une productivité élevée et 150.000 personnes qui rentrent chaque année sur le marché du travail. Pour créer des emplois, le taux de croissance doit atteindre 1,2% et 1,7% pour faire baisser le chômage. Or, la prévision, optimiste, du gouvernement est de 0,7% pour 2012. Dans ce contexte, pour contenir la hausse du chômage, il n’y a que deux stratégies. Soit recourir au chômage partiel comme en Allemagne, soit financer des emplois aidés. Or, l’exécutif a très peu utilisé ces deux dispositifs. Pour le premier, 242.000 salariés en ont bénéficié depuis 2008 contre 1,5 million outre-Rhin. Or, cet effort a été contrebalancé par la défiscalisation des heures supplémentaires. On a dépensé 4,5 milliards d’euros chaque année pour ces dernières contre 600 millions d’euros pour le chômage partiel.  Nicolas Sarkozy a été prisonnier du travailler plus pour gagner plus. Il n’a pas souhaité revenir sur la mesure emblématique de son quinquennat. C’est une bonne stratégie quand le chômage baisse, mais pas quand il monte. A l’heure actuelle, les entreprises cherchent plutôt à diminuer le temps de travail de leurs salariés en raison de la baisse des commandes plutôt que de payer des heures supplémentaires.

La hausse du chômage va donc se poursuivre?

Dans ce contexte, nous pensons que le chômage va atteindre 10,3% d’ici la fin de l’année contre 9,4% aujourd’hui en France métropolitaine. La barre des 10% sera franchie au troisième trimestre. Nous nous rapprochons du pic de 10,8% atteint en 1997. Ce niveau pourrait être dépassé en 2013 dans la mesure où la croissance ne sera pas au rendez-vous dans les quatre prochaines années. Il sera possible d’y échapper si entre temps la politique économique actuelle est infléchie. Tout dépendra de ce que décidera le prochain gouvernement après l’élection présidentielle.

Qui est frappé le plus durement par la situation actuelle?

La situation la plus préoccupante concerne les chômeurs de longue durée. Plus la période d’inactivité dure, plus la probabilité de retrouver un emploi diminue. 1,6 million de personnes sont au chômage depuis plus d’un an dont 807.000 personnes depuis plus de deux ans et 443.000 depuis plus de trois ans. Pour ces dernières, c’est la catastrophe. Dans le meilleur des cas, elles bénéficient d’indemnités chômage pendant 24 mois. Ensuite, elles ont recours aux minimas sociaux comme le RSA socle (475 euros par mois) et se retrouvent bien souvent sous le seuil de pauvreté. Notre modèle social se fissure. Il a été conçu pour protéger les citoyens en cas de coups durs d’une durée limitée. Mais la crise se prolonge. Le risque est ensuite que ces gens ne s’inscrivent plus au chômage. Il va devenir impossible de les aider à essayer de retrouver le chemin de l’emploi. En conséquence, le taux d’activité risque de s’effondrer faisant mécaniquement baisser, en trompe l’œil, le chômage. Pour prendre en compte la gravité de la situation, il ne faudra plus regarder le taux de chômage, mais le taux de pauvreté.

Le chômage des seniors a flambé de 15,6% en un an. Quel avenir pour les plus de 50 ans?

A court terme, ils vont également avoir beaucoup de mal à retrouver un travail arrivant ainsi à la retraite sans avoir eu toutes leurs années de cotisation. La situation est aussi inquiétante pour les jeunes entrés sur le marché du travail, au début de la crise, en 2008. Certains d’entre eux sont confrontés, ou vont l’être, à la perte de leur emploi. En même temps, ils font face à  150.000 nouveaux jeunes qui entrent en activité chaque année. Face à cette concurrence, beaucoup pour décrocher un poste vont accepter des baisses de salaire. Ces jeunes risquent d’arriver à l’âge de la retraite avec des trimestres de cotisation en moins et ne toucheront pas leur pension à taux plein.

 La hausse du chômage n’épargne donc personne?

Non. Et jusqu’ici, les destructions d’emplois touchaient davantage les hommes en raison des difficultés de l’industrie, un secteur très masculin. Désormais, la politique d’austérité entraîne une compression des dépenses publiques qui impacte directement les secteurs sociaux traditionnellement plus féminins. Ces derniers temps, le chômage des femmes prend le pas sur celui des hommes.

L’Espagne est confrontée à un taux de chômage de 25%. La France pourrait-elle connaître le même sort?

Non. Le marché du travail espagnol, contrairement à l’Hexagone, se caractérise par sa grande flexibilité. L’Espagne est passée de 25% de chômage dans les années 90 à 9% en 2007. A cette époque, elle était montrée comme l’exemple à suivre. Désormais, c’est le pire élève de la zone euro derrière la Grèce. Un marché du travail flexible permet, quand la croissance est au rendez-vous, de créer de nombreux emplois, mais ils se détruisent à la vitesse grand v quand la conjoncture se retourne. Moins d’emplois signifie moins de consommation entraînant des difficultés accrues pour les entreprises et de nouveaux licenciements. C’est un cercle vicieux.