Anne Lauvergeon: «La mise en place d'un clan au sommet de l'Etat a orienté des décisions contraires aux intérêts stratégiques de la France»

INTERVIEW Dans un livre intitulé «La Femme qui résiste»*, Anne Lauvergeon revient sur son parcours et son éviction de la tête d’Areva en juin dernier. Décapant...

Propos recueillis par Mathieu Bruckmüller

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L'ancienne présidente du directoire d'Areva, Anne Lauvergeon, lors d'une interview à Paris en mai 2011.
L'ancienne présidente du directoire d'Areva, Anne Lauvergeon, lors d'une interview à Paris en mai 2011. — GILLES BASSIGNAC/JDD/SIPA

«Atomic Anne» n’a pas la langue dans sa poche. Dans un entretien accordé à 20 Minutes, l’ancienne secrétaire générale adjointe de l’Elysée sous François Mitterrand dénonce la place prise par les intermédiaires au sommet de l’Etat. Elle déplore que la France ne soit plus un Etat stratège portant de grandes réussites comme le TGV ou Ariane en leur temps…

Pourquoi avoir écrit ce livre?

Pour plusieurs raisons. La première était de décrire l'itinéraire d'une femme dans un monde d'hommes. La seconde tient à la mise en place d'un clan au sommet de l'Etat qui a orienté des décisions contraires aux intérêts stratégiques d’Areva et de la France. Si on ne parle pas on devient complice.

Lesquelles?

La volonté de faire du nucléaire bas de gamme par exemple. Or, on ne peut pas faire de compromis sur la sécurité. Fukushima l'a hélas montré. L’idée également d’aller vendre du nucléaire au Colonel Kadhafi. Des choses très étranges qui ne peuvent pas s’expliquer de manière rationnelle sauf à penser qu’il y a des intérêts très particuliers. On n’a jamais autant entendu parler d’intermédiaires. Certains d’entre eux n’avaient plus seulement pignon sur rue, mais pignon à l’Elysée. Quand vous vous apercevez que la compétence pour diriger une entreprise devient secondaire, il y a un problème.

Ce que vous décrivez n’est pas un phénomène nouveau?

Il y a toujours eu des gens pas clairs à la périphérie des hommes politiques. Ils sont désormais actifs au sein de la galaxie. Quel est cet Etat où les intermédiaires deviennent les premiers violons. On a un certain nombre de grands intérêts stratégiques en France. Les atermoiements au sommet de l’Etat au sujet d’Areva ont été très contre-productifs pour nos intérêts. Le président  de la République a dit que si je n’étais pas contente, je n’avais qu’à démissionner.  Mais cela voulait dire abandonner Areva au vent mauvais. Le capitaine ne quitte pas le navire quand la mer est dure.  J’ai assumé jusqu’au bout. Je le devais aux salariés et aux clients d'Areva et aussi à une certaine idée de la France.

Pourquoi Nicolas Sarkozy ne vous a pas reconduit pour un troisième mandat à la tête d’Areva?

Il m’a donné deux raisons. D’une part, que diriger Areva, c’est comme être à la tête de la France, on ne peut faire que deux mandats. C’était nulle part dans ses statuts. D’autre part, il a justifié sa décision en raison de mes relations avec Henri Proglio (le patron d’EDF). La création d'Areva, son formidable développement international en dix ans, les investissements et les créations d'emplois en France, et la création d'un modèle social fort n'ont pesé pour rien.

Vous déplorez que la France contrairement à d’autres pays n’ait plus un Etat stratège. Comment l’expliquez-vous?

La France a porté des réussites comme le TGV, Ariane… Nous avons eu un Etat stratège ces 40 dernières années avec des visions de très long terme. Cela s’est dissous avec le libéralisme ambiant et une mode insidieuse présentant l'industrie comme un stade intermédiaire dans le développement et les services comme l'avenir de notre économie. Or, nous sommes entourés d’Etats stratèges comme la Chine, le Brésil, les Etats-Unis, les pays du Moyen-Orient… Il y a urgence à ce que nous retrouvions une stratégie collective. C’est notre force historique. Nous ne pouvons plus le faire simplement à notre échelle mais au niveau européen. Regardez le succès d’EADS qui est le fruit d’une collaboration de quatre pays (Allemagne, France, Royaume-Uni et Espagne). Pourquoi ne pas faire l’équivalent avec les énergies renouvelables, l’agroalimentaire, la génétique…? Essayons d’être imaginatif. On ne peut pas donner comme seul projet collectif aux Français un tableau Excel sur la réduction de notre dette.

Mais cela nécessite le sens du long terme. Ce n’est pas vraiment dans l’air du temps?

Nous sommes malades du zapping, de l’annonce permanente. On ne change pas de cap industriel tous les six mois. L’industrie c’est le temps long.

François Hollande propose de ramener la part du nucléaire de 75% à 50% d’ici à 2025. L’objectif est-il tenable?

Le nucléaire est un instrument de compétitivité. Il n’est pas cher. Vous ne pouvez pas arrêter des moyens de production sans conséquences. Je ne doute pas que la décision politique tiendra compte de la réalité pratique.

Pourra-t-on se passer de nucléaire un jour?

Je ne pense pas. Nous serons deux milliards d’individus en plus d’ici à 2050. La demande d’énergie va doubler. Tout en réalisant des économies d’énergie, il faudra en produire plus avec toujours moins de CO2. Relever ce défi nécessitera plus de renouvelable et de nucléaire dans le monde. Mais pas n'importe quel nucléaire, le plus sûr, et pas n'importe où, dans des pays stables et rationnels et pas n'importe comment mais dans la transparence et le débat.

Etes-vous favorable à la proposition de François Hollande de taxer à 75% les revenus supérieurs à un million d’euros?

Je pense que dans une situation difficile pour la France sur le plan budgétaire, demander également un effort exceptionnel à ceux qui ont le plus de revenus ne me paraît pas scandaleux.

Qu’est ce que vous avez envie de faire maintenant?

Je suis quelqu'un de passionné et je m'investis toujours totalement dans ce que je fais. Aujourd'hui, mes activités sont nombreuses et variées. Je suis notamment présidente du fonds Agir pour l'insertion dans l'industrie (A2i) qui a été créé en 2009 par l'UIMM. Nous avons lancé un Tour de France de l'insertion dans l'industrie pour promouvoir les actions qui marchent. Hier, par exemple, nous avons présenté un parcours de formation conçu par l'IUT de Brest, destiné aux Bac Pro et aux étudiants "décrocheurs", qui leur permet de préparer un DUT ou un BTS pour accéder à des métiers industriels et techniques (Lire notre reportage). Je suis également présidente du conseil de surveillance de Libération et administratrice de Total et de Vodafone.  

Aimeriez-vous à nouveau diriger un grand groupe? On évoque votre nom pour remplacer Henri Proglio chez EDF en cas de victoire de François Hollande à l’élection présidentielle

La question ne se pose pas. On m’a proposé différents postes de présidente exécutive pour des groupes à l’étranger. Pour l’instant, j’ai envie de vivre en France.

Et devenir ministre?

Il y a des tas de façons de servir son pays. 

*La femme qui résiste, Plon, 2012