Vous avez interviewé Mickaël Mangot, auteur de «Générations déshéritées»

VOS QUESTIONS L'auteur et économiste vous a répondu...

C. La.

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Mickaël Mangot, économiste
Mickaël Mangot, économiste — D.R.

Qui sont les générations déshéritées?
Les générations déshéritées sont celles qui ont une situation économique dégradée par rapport aux générations antérieures, soit toutes les générations qui sont rentrées sur le marché du travail à partir des années 1980. Depuis cette génération charnière, la situation des générations ne cesse de se dégrader en tendance pour ce qui est de l’accès à l’emploi stable, au patrimoine, au logement et pour le niveau de dette publique par habitant. Les générations les plus récentes sont donc les plus mal loties.

Pour moi, actuellement ce sont les milliers de travailleurs de plus de 50 ans qui sont mal lotis. Dans quelques temps plus de ressources, aucune possibilité de retrouver du travail et la retraite. Qu’en pensez-vous?
Les problèmes des jeunes sont multiples: accès à l’emploi stable, au revenu, au logement, au patrimoine. Pour les actifs séniors aujourd’hui, il y a un vrai problème d’accès à l’emploi… comme si les séniors étaient devenus indésirables dans l’entreprise. Une situation préjudiciable pour l’économie française et très dure à vivre pour les personnes concernées. Mais au moins, maigre consolation, ils peuvent s’appuyer sur un acquis patrimonial (grâce à des revenus tirés par des salaires relativement élevés durant leur carrière, un taux d’épargne élevé, et une valorisation très forte de leurs actifs immobiliers durant les quinze dernières années) et sur des allocations-chômage généreuses (car indexées sur leurs salaires élevés de fin de carrière), ce qui n’est pas le cas des jeunes. Et, par ailleurs, avant cette fin de carrière difficile, ils ont pu faire leur vie. Les jeunes, eux, commencent aujourd’hui leur vie par une période de galère où se mêlent chômage, petits boulots, problèmes de logement, aide des parents et aides sociales qui n’a rien à voir avec ce qu’a connu au même âge la génération de leurs parents. Et en plus, à long terme, il y a une grosse incertitude sur la soutenabilité des systèmes de retraite et de santé auxquels ils cotisent par défaut.

Quand des chômeurs ne trouvent pas d’emploi et arrivent en fin de droit, dites-moi quel candidat a une solution pour ces personnes là? Quel candidat répond le mieux aux “générations déshéritées" selon vous? Quelles solutions devrait-on voir dans les programmes?
La France ne pourra faire l’économie de réformes structurelles qui feront grincer les dents de certains. Le livre expose certaines de ces réformes qui auraient l’avantage double de redynamiser l’économie française et d’améliorer la condition des jeunes. En premier lieu, il s’agit selon moi de réformer les contrats de travail avec la création d’un contrat de travail unique sous la forme d’un CDI moins protégé que le CDI actuel. Les économistes du travail connaissent les effets secondaires d’une protection de l’emploi élevée : si l’effet sur le taux de chômage global est incertain, ce qui est sûr c’est qu’il en résulte un taux de chômage élevé chez les outsiders (jeunes, vieux, immigrés…) et des périodes de chômage plus longues pour tous. Un autre problème qui lèse l’emploi (notamment des jeunes et des séniors) et la compétitivité à l’export est le coût du travail, lequel est tiré à la hausse par le poids toujours plus important des charges sociales, salariales et patronales. Une façon d’améliorer la situation, sans remettre en cause le modèle social français, serait de transférer le financement de la protection sociale (qui repose largement sur les revenus du travail) sur une base plus large qui inclurait tous les types de revenus. La hausse de la fiscalité des revenus de l’épargne financière ces derniers mois va dans le bon sens. En revanche, il reste une niche fiscale et sociale gigantesque qu’aucun candidat n’essaie de réduire: la résidence principale! La résidence principale est exonérée d’impôt sur les revenus qu’elle génère (les loyers fictifs que les propriétaires économisent) et sur les plus-values au moment de la revente. Les seuls loyers fictifs représentent 120 milliards d’euros par an et un manque-à-gagner en termes d’impôt sur le revenu et de CSG de 40 milliards par an environ. En taxant davantage le patrimoine immobilier, on pourrait réduire significativement le coût du travail et favoriser ainsi l’emploi.

On est en plein cliché, le nord contre le sud, l'histoire contre l'avenir, les jeunes contre les vieux. Ce genre de réflexion, ne fait elle finalement pas le jeu de ceux qui sont les seuls responsables?
Si vous incriminez en premier lieu les hommes politiques qui n’ont pas pris des mesures courageuses susceptibles de respecter le principe d’équité intergénérationnelle et de donner un avenir aux jeunes (même si cela passe par rogner certains avantages acquis des plus âgés), je vous suis et c’est une thèse défendue dans le livre. S’il s’agit de dédouaner les citoyens, là je ne vous suis plus. Jusqu’à preuve du contraire nous sommes en démocratie. Or la saine gestion des finances publiques, la responsabilité intergénérationnelle, les réformes structurelles pour s’adapter à un environnement mondialisé… sont des thèmes qui  ne soulèvent l’enthousiasme populaire ni ne génèrent d’adhésion collective lors des élections, pas plus qu’ils n’entraînent des manifestations de masse. Les enjeux de long terme laissent quasi systématiquement la place dans le débat politique aux problématiques de court terme (pouvoir d’achat) ou très émotionnelles (immigration, sécurité). A mon sens, on touche là les limites de la démocratie (des électeurs qui se soucient de leur bien-être immédiat et des hommes politiques de leur réélection) … mais je ne suis pas politologue. Cela étant dit, je ne considère pas que les baby-boomers aient spolié volontairement leurs enfants ! Je ne vois pas dans cette génération une génération particulièrement immorale, plutôt une génération qui a appuyé des politiques irresponsables, par insouciance ou méconnaissance des effets directs (la dette) ou indirects (l’instauration des CDD en 1979 au lieu de la réforme des CDI) qu’elles allaient occasionner sur les plus jeunes.

J'ai 26 ans et c'est bien qu'une personne mette en lumière cette réalité. Je suis en CDI depuis trois ans dans l'informatique. Vous ne savez pas à quelle point j'ai une dent contre les générations précédentes. Des personnes qui croient encore et toujours que tous leur est dû, d'une suffisance telle qu'elle donne la nausée.
Je comprends votre aigreur. Et encore ça aurait pu être bien pire pour vous: rentrer en CDI à 23 ans fait de vous quelqu’un de plutôt bien loti aujourd’hui, notamment par rapport aux moins qualifiés pour qui la règle est l’alternance... entre CDD et chômage (ou aides sociales). Effectivement, beaucoup de gens des générations précédentes ne comprennent pas que leur bonne situation économique relative est, en partie au moins, due à des particularités du système qui leur ont été très favorables (le non-financement de leurs futures dépenses de retraite et de santé, des impôts insuffisants pour le niveau de dépenses publiques, une protection de l’emploi dans le cadre des CDI au détriment des nouveaux-venus sur le marché de l’emploi, la bulle immobilière...). Plutôt que leur suffisance, j’ai personnellement tendance à stigmatiser leur incompréhension du système dans son ensemble.

"Il faut que l'Etat réagisse avant que la jeunesse explose” (remarque un internaute). Pensez-vous que la jeunesse est sur le point d’exploser?
Difficile à dire. A priori, je ne vois, bizarrement, peu de signes de bouillonnement. Malgré leur situation très dégradée et l’injustice du système (à leur détriment), les jeunes ne sont pas du tout mobilisés politiquement, quelque soit la forme d’engagement (le vote, le militantisme, les manifestations....). Comme si, victimes du système en place et de l’inertie politique, les jeunes s’étaient repliés sur leur sphère privée avec l’obsession de rentrer, à leur tour, dans le système (en décrochant le sacro-saint CDI et un logement). Pourtant, sans mobilisation des jeunes, il est peu probable qu’un rééquilibrage s’opère à leur avantage...

“Ok, niveau confort on est mieux (nous avons "tous" le chauffage, l'électricité qui fonctionne, l'eau chaude...) mais ça ne fait pas tout! Confort et bonheur ne sont pas identiques.” Qu’en pensez-vous? Bonheur et confort sont-ils liés?
Merci pour cette question! Pour vous répondre, je vais me référer à un de mes domaines de prédilection: l’économie du bonheur, une nouvelle discipline qui étudie l’impact de la situation économique des individus sur le niveau de bonheur rapporté dans les enquêtes. Or un résultat majeur de cette discipline est que la situation absolue des individus impacte beaucoup moins leur bonheur que leur situation relative (à leurs comparables, à leur situation passée, à leurs aspirations). Or, si les jeunes aujourd’hui gagnent plus en moyenne que leurs parents au même âge et vivent dans un niveau de confort plus élevé, cela ne se traduit pas nécessairement par un bonheur supérieur, par exemple si la croissance de leurs revenus est faible, s’ils se sentent déclassés par rapport aux autres classes d’âge (lorsqu’ils sont obligés de vivre dans 15 m2 alors que la grand-mère habite, elle, dans 100 m2) ou par rapport à leurs propres aspirations (le problème du déclassement scolaire).

“La santé, un toit et de quoi manger devrait être largement suffisant, mais en 2012 il y a plus de 8 millions de personnes qui n'ont même pas ça en France. Alors oui on revient en arrière et ça va être terrible car la solidarité joue de moins en moins.” La solidarité joue-t-elle de moins en moins entre les générations selon vous?
La solidarité intragénérationnelle existe encore! Lorsqu’ils le peuvent, les parents et les grands-parents aident les plus jeunes. C’est d’ailleurs ce qui permet, à mon sens, d’éviter l’explosion dans les pays méditerranéens où le chômage des jeunes atteint des niveaux incroyables (50% en Espagne). Ce qui est incroyable, c’est que cette solidarité intergénérationnelle intrafamiliale est loin de compenser les transferts des jeunes vers les plus vieux via les cotisations sociales. Aujourd’hui, on vit dans un système qui redistribue des actifs (jeunes et moins jeunes) vers les retraités alors que les retraités sont plus riches en patrimoine, en revenus et sont plus souvent propriétaires de leurs résidences principales que les actifs (tous âges confondus). A cause de ce système anachronique qui finance la protection sociale largement sur les salaires, on a donc une redistribution à l’envers, des classes d’âges relativement pauvres vers les classes d’âges relativement riches. Les aides à l’intérieur de la famille sont TRES insuffisantes pour inverser cette tendance.

“Un employé ayant commencé à travailler fin des années 60 et venant de prendre sa retraite à 60 ans, aura travaillé, en dépit du recul de l'âge de la retraite, environ 4500 heures de plus qu'un jeune qui aura démarré avec les 35h, les 5 semaines de congés, les RTT... sans parler des jours de grève ! Les téléphones portables, les consoles de jeux, les abonnements canal, les voitures multiples par famille, les CD/DVD, les cinés, tout cela a un coût non négligeable amputant d'autant le pouvoir d'achat... mais c'est une question de choix !” Qu’en pensez-vous?
Vous avez tout à fait raison sur le temps de travail. Les générations précédentes auront travaillé plus que les générations récentes et en cela méritent d’avoir un patrimoine et un niveau de revenu qui le reflètent. C’est tout sauf une génération de tire-au-flanc! Reste que la dette (officielle et implicite) est là pour signaler qu’une partie de ce patrimoine (et de leur consommation) s’est construite sur un transfert de charges injuste vers les générations ultérieures... Concernant le panier de consommation des ménages, effectivement il a changé avec les goûts et les valeurs de la société. Mais si un poste a explosé et est devenu prédominant dans le budget des jeunes ménages, ce n’est pas les sorties mais bien le logement. Aujourd’hui, le taux d’effort immobilier des ménages de moins de 30 ans atteint plus de 25% de leur revenu disponible (le revenu après impôt) contre seulement 10% pour les jeunes ménages au début des années 1970...

Dans votre livre paru chez Eyrolles, vous évoquez le prisme insider/ousider à propos du marché de l'emploi. Ne pensez vous pas que l'éducation nationale où l'on apprend bien peu sur la réalité du monde du travail est la première institution à réformer? Les outsiders développent de plus en plus un instinct "do it yourself" pour pouvoir s'insérer... C'est assez darwinien..
Oh oui, il y a sans aucun doute beaucoup à dire sur l’éducation nationale vu le niveau très élevé de déclassement scolaire qu’on observe aujourd’hui en France (25% des jeunes ont un emploi qui nécessitent des compétences en deçà de leur niveau de diplôme, 40% des titulaires du seul baccalauréat...). Malheureusement, je ne suis pas spécialiste des politiques de l’éducation. Dans un environnement aussi défavorable à l’emploi, les stratégies “darwiniennes” pour s’en sortir vont de l’entreprenariat ou du petit commerce (pour les non-qualifiés) à l’accumulation de diplômes (pour les autres) qui sont à considérer comme des titres de noblesse plus que comme des  indicateurs de compétences, avec l’objectif de faire partie enfin de la communauté privilégiée des insiders, ceux qui ont un emploi stable et un logement décent.

Merci à tous pour vos questions! Elles ont couvert un spectre très large qui offre un aperçu des différents thèmes traités dans le livre. Comme vous l’aurez compris, pour améliorer la condition des jeunes, restaurer un minimum d’équité intergénérationnelle et dynamiser l’économie, il faudra des réformes structurelles courageuses qui brillent par leur absence durant cette campagne présidentielle. Le sort des jeunes devrait pourtant être central dans cette campagne. Ce sont eux qui doivent générer la richesse du pays durant les quarante prochaines années. S’ils sont bridés par le système ou s’ils choisissent en masse l’exil, il sera impossible pour le pays de générer les ressources nécessaires au financement du vieillissement démographique. Et dans ce cas, c’est toute la communauté nationale qui y perdrait...

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Présentation du chat:

D’après Mickaël Mangot, les jeunes actifs et les jeunes tout court, sont mal lotis par les temps qui courent. Ils sont même les plus mal lotis depuis les baby-boomers.

Dans son ouvrage «Générations déshéritées», il explique comment, depuis les Trente Glorieuses, la situation financière des 18-30 ans n’a fait que se détériorer sur tous les plans: patrimoine, emploi, logement, ascension sociale, etc.

L’auteur pose ainsi la question: «Ne doit-on voir qu’une injustice de l’histoire ou, au contraire, le résultat d’un système économique façonné à coup de politiques défavorables aux générations les plus récentes?»

Mickael Mangot, économiste, spécialiste de la psychologie des comportements économiques, enseignant à l’ESSEC, était dans les locaux de 20 Minutes. Il a répondu à vos questions.