Nucléaire: Anne Lauvergeon dénonce les «cinq erreurs de Nicolas Sarkozy»

ENERGIE L'ancienne présidente d'Areva ne mâche pas ses mots dans une interview accordée mardi à «L'Express»...

Claire Planchard

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Anne Lauvergeon au Women’s Forum de Deauville, le 13 octobre 2011.
Anne Lauvergeon au Women’s Forum de Deauville, le 13 octobre 2011. — ROBERT ALAIN/APERCU/SIPA

«Estomaquée». Près d’un an après son éviction, en juin 2011, la pilule ne passe toujours pas. Sans haine mais bien décidée à en découdre, Anne Lauvergeon met donc cartes sur tables dans un entretien accordé à L’Express à l’occasion de la parution de son livre La Femme qui résiste.

«Saura-t-on un jour pourquoi le patron d'EDF a eu ainsi table ouverte à l'Elysée durant tout ce quinquennat?»

Les motivations de sa non-reconduction à la tête du géant nucléaire? Lauvergeon en dénombre deux. Elle considère la première comme «baroque» : «la présidence d'Areva, c'est comme la présidence de la République, deux mandats seulement!» lui aurait expliqué Sarkozy. Une règle que le Président n’aurait d’ailleurs pas respectée pour lui-même. «Début 2007, il m'avait confié qu'il serait élu, qu'il ne ferait qu'un mandat, puis qu'il irait gagner de l'argent chez Bouygues», raconte Anne Lauvergeon.

La deuxième explication donnée par le chef de l’Etat: ses relations pour le moins conflictuelles avec Henri Proglio, fraîchement nommé patron d'EDF. «Tout en concédant que les responsabilités étaient peut-être partagées, il choisissait sans hésiter ce dernier. Saura-t-on un jour pourquoi le patron d'EDF a eu ainsi table ouverte à l'Elysée durant tout ce quinquennat?» demande-t-elle, avant d’ajouter: «Regardez encore, la semaine dernière, les résultats de l'appel d'offres de l'Etat pour 10 milliards d'euros dans l'éolien offshore

«Henri Proglio est arrivé en se proclamant capitaine et en taclant ses coéquipiers»

Dans cette interview, Anne Lauvergeon lève également le voile sur son ultime entretien avec le chef de l’Etat, qui a scellé son éviction: «D'abord, [je lui ai dit] que je lui reconnaissais une vraie intuition sur le nucléaire... Mais qu'il avait commis cinq erreurs graves», raconte-t-elle. La première: «avoir voulu fusionner Areva et Alstom pour le compte de Bouygues». «Il ne l'a finalement pas fait, mais le suspense a duré un an et demi et a suffi à brouiller l'image de notre stratégie et à provoquer la sortie de Siemens, une catastrophe économique et un impair géopolitique...» explique Anne Lauvergeon.

Deuxième erreur: avoir créé, avec la commission Roussely, au lendemain de l'échec du consortium EDF-GDF Suez-Areva-Total, lors de l'appel d'offres à Abu Dhabi. Présidée par l’ancien président d’EDF François Roussely, cette commission avait été chargée par le chef de l’Etat de plancher sur une réorganisation du secteur. «Une opération détestable pour l'image internationale de la filière nucléaire française», selon l’ancienne présidente d’Areva, et qui en outre a suspendu la nécessaire augmentation de capital du groupe nucléaire.

Troisième erreur: la nomination d’Henri Proglio à la tête d’EDF. Et Lauvergeon de régler ses comptes avec l’autoproclamé «capitaine de l’équipe de France du nucléaire»: «Avec Gérard Mestrallet [patron de GDF Suez, ndlr] et Christophe de Margerie [patron de Total, ndlr], nous avions des visions communes et un jeu collectif. Henri Proglio est arrivé en se proclamant capitaine [de l'équipe de France nucléaire], en refusant systématiquement de passer le ballon et en taclant ses coéquipiers. A peine nommé, il a critiqué publiquement la filière, qu'il connaissait fort peu, prônant le démantèlement d'Areva», balance-t-elle.

«Après 2007, il n'y a plus eu de stratégie du tout»

Quatrième erreur: Nicolas Sarkozy «a laissé s'organiser un système de clans, de bandes et de prébendes». Lauvergon dénonce notamment lalourde insistance de l’Elysée pour vendre du nucléaire au régime Khadafi: «A l'été 2010, j'ai encore eu, à l'Elysée, une séance à ce sujet avec Claude Guéant et Henri Proglio», assure-t-elle. «Nous jouions à fronts renversés: moi, qui aurais dû pousser à la vente, je m'y opposais vigoureusement, et l'Etat, censé être plus responsable, soutenait cette folie. Imaginez, si on l'avait fait, de quoi nous aurions l'air maintenant!» Une révélation qui fait son petit effet quelques mois après la chute du dictateur libyen largement soutenue par Paris

Cinquième erreur du chef de l’Etat: «l'idée selon laquelle c'est EDF qui doit vendre les produits d'Areva». «Comme si l'on disait que c'est à Renault de vendre des pneus Michelin aux concurrents de Renault! Mieux, EDF pouvait vendre aussi, selon son intérêt, des centrales russes ou chinoises! Quel désordre destructeur! Tout a été fait stratégiquement pour abîmer un système qui fonctionnait. Il s'est passé la même chose dans les énergies renouvelables...» estime Anne Lauvergeon.

«Après 2007, il n'y a plus eu de stratégie du tout. On nous a dit qu'il fallait fusionner avec Alstom, puis vendre T & D, puis attendre le rapport Roussely, puis démanteler Areva au profit d'EDF... Toute stratégie cohérente a disparu au profit du court terme et des intérêts d'un clan. Et des intermédiaires! Je suis passée par l'incrédulité, l'effarement, puis l'indignation...» conclut-elle.