Sous-effectifs, concurrence: d'ex-salariés d'agences de notation témoignent

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D'anciens analystes d'agences de notation ont témoigné mercredi au Sénat sur leurs conditions de travail, faisant état d'un manque criant d'effectifs et d'une vive concurrence entre agences qui les a parfois poussés à noter sans disposer de données suffisantes.
D'anciens analystes d'agences de notation ont témoigné mercredi au Sénat sur leurs conditions de travail, faisant état d'un manque criant d'effectifs et d'une vive concurrence entre agences qui les a parfois poussés à noter sans disposer de données suffisantes. — Miguel Medina afp.com

D'anciens analystes d'agences de notation ont témoigné mercredi au Sénat sur leurs conditions de travail, faisant état d'un manque criant d'effectifs et d'une vive concurrence qui les a parfois poussés à noter sans disposer de données suffisantes.

Le Sénat a lancé mardi une mission d'information sur les agences de notation financière qui auditionnera et consultera jusqu'en juillet spécialistes, anciens salariés d'agences, émetteurs de dette et investisseurs, en France et à l'étranger.

"Votre question est redoutable, en filigrane, vous nous demandez: +saviez-vous ce que vous faisiez ?+, a déclaré aux sénateurs qui l'interrogeaient Anouar Hassoune, qui a travaillé sept ans chez Standard and Poor's et trois ans chez Moody's.

"La réponse c'est +non, pas toujours+. Il n'y a jamais assez d'analystes", a répondu ce normalien, agrégé de gestion, diplôme de Sciences Po et d'HEC qui dit avoir connu des analystes chargés de 35 à 45 dossiers chacun.

"C'est humainement impossible, on était deux pour suivre le Crédit Agricole, ce n'est pas possible !", a lancé M. Hassoune, qui a fini par quitter le monde des agences.

Pour lui, l'analyse de Crédit Agricole nécessiterait "un bataillon d'une douzaine d'analystes avec 15, 20, 30 ans d'expérience, connaissant tous les tenants et les aboutissants de chaque métier" de ce géant de la banque.

"Mais ce n'est pas tenable économiquement parce que chacun va vous coûter entrer 500.000 et 600.000 euros, bonus compris" et votre "business est mort", a-t-il poursuivi.

Derrière ce problème se trouve le modèle économique des agences, les marges élevées qu'elles réalisent pour leurs actionnaires, ont estimé les anciens analystes.

"Compétition oblige"

"On dit à juste titre qu'il est scandaleux que les agences dégagent des marges aussi importantes", a déclaré Catherine Gerst, qui a travaillé chez Moody's Paris de 1991 à 2000, d'abord comme analyste avant d'en devenir directrice générale.

Des agences qui n'avaient "aucune obligation de réinvestir dans les ressources humaines", souligne Mme Gerst, suggérant de créer des contraintes de ce type, de limiter par exemple à 10 le nombre d'entités à traiter par analyste.

Quant aux prêts immobiliers à risque ("subprime"), les agences n'avaient que deux ans de recul sur ces nouveaux produits et ont noté "en sachant pertinemment qu'elles n'avaient pas les données" nécessaires, se contentant "d'extrapoler" sur la base de ces deux années, a-t-elle déploré.

"Il y avait là un énorme marché donc, compétition oblige, il fallait y aller. Pour une question de business, de parts de marché, de revenus, les agences se sont précipitées", a-t-elle accusé.

"Aucune n'a eu le courage de dire +on ne peut pas noter+", a déclaré Mme Gerst, soulignant qu'"en interne il n'était pas possible de tenir ce langage".

Le début de la crise financière qui a éclaté début 2007 aux Etats-Unis a été marqué par la multiplication de défauts de paiements sur les crédits "subprime", provoquant les premières faillites d'établissements bancaires spécialisés.

"Une agence devrait savoir dire non et c'est à cela qu'on aurait dû mesurer la crédibilité des agences", a martelé Mme Gerst. "Mais jamais l'actionnaire n'aurait accepté !", a rétorqué M. Hassoune.

"Cela a beaucoup coûté aux agences, elles sont décimées et ce n'est pas dans l'intérêt du marché, des cohortes d'analystes sont parties parmi les meilleurs", a regretté l'ancienne directrice générale de Moody's à Paris.

Mardi déjà, le spécialiste Norbert Gaillard avait déploré devant cette mission du Sénat "sur le fonctionnement, la méthodologie et la crédibilité des agences de notation" un manque d'effectifs, évoquant "un vrai problème en termes de déontologie, en termes de sérieux".