«Pour les employeurs, les femmes sont des agents à risque»

INTERVIEW Brigitte Grésy experte des politiques publiques d'égalité fait le tour des discriminations qui frappent les femmes au travail...

Propos recueillis par Mathieu Bruckmüller

— 

Brigitte Grésy, experte des politiques publiques d’égalité
Brigitte Grésy, experte des politiques publiques d’égalité — D.R.

Brigitte Grésy est l’auteure d’un rapport remarqué sur les Inégalités hommes-femmes dans le monde du travail en 2009. Trois ans plus tard, beaucoup reste à faire. Dans un entretien à 20 Minutes, elle nous livre son état des lieux…

Les discriminations à l’égard des femmes au travail diminuent-elles?

Il y a toute une série de progrès remarquables, il faut le reconnaître. La population des femmes cadres est de plus en plus importante: +137% depuis quelques années contre 39% d’hommes. Le taux d’activité féminin est excellent, le taux de fécondité aussi. D’une façon générale, les femmes travaillent en France. Le travail n’est plus du tout un salaire d’appoint pour les femmes, c’est devenu un impératif de survie. Il n‘y a plus qu’un couple mono actif sur 5. En revanche, il subsiste des discriminations très fortes avec des écarts salariaux de 27% en moyenne à poste comparable. Et cet écart ne bouge pas.

Les écarts de salaires sont-ils le problème central?

Ils sont le symptôme et la résultante symbolique lourde de toutes les inégalités. Cela signifie qu’il y a des structures d’emploi différentes. Les femmes ne travaillent pas dans les bons secteurs rémunérés, sont plus souvent en travail précaire (CDD et temps partiel) et elles accèdent moins aux postes de responsabilité. En fait, une femme vaut moins qu’un homme sur le marché du travail. Son capital humain en termes de diplômes et d’expériences est moins valorisé que celui d’un homme. Les employeurs estiment que les femmes sont des agents à risque. Elles sont susceptibles d’avoir des enfants ou elles en ont. A leurs yeux, elles sont moins mobiles, moins flexibles, moins disponibles.

Comment enrayer cette situation?

L’égalité professionnelle suppose toute une série de leviers d’action. Certains sont liés à la carrière des femmes en entreprises. A savoir faire en sorte que l’évaluation des compétences des hommes et des femmes se fasse en fonction de critères neutres. Or, aujourd’hui, ils sont essentiellement masculins. D’une part, le présentéisme absolu. En résumé, plus on sort tard le soir, mieux c’est. D’autre part, des carrières linéaires sans à-coup. Or, celles des femmes comportent forcément des interruptions en raison des naissances. Enfin, les hauts potentiels sont détectés entre 25 et 35 ans alors qu’on sait bien que c’est à cet âge que les femmes font des enfants.

Ensuite, il y a des mesures sur la parentalité. Les salariés sont potentiellement des parents et ce n’est pas forcément une entorse à la performance de prendre en compte leur équilibre. Un des jalons essentiels consiste à travailler sur la gestion du temps en entreprise. Ne pas raisonner en termes de présence mais de résultats. A côté, il est nécessaire également de booster la parentalité masculine. Faire en sorte que les hommes s’engagent dans une paternité active le plus tôt possible de manière à ce que les employeurs n’affectent pas le coefficient de parentalité juste aux femmes. Il faut que les hommes soient considérés comme des personnes qui peuvent s’abstraire du monde du travail et pour autant revenir au plus haut de leur forme.

Quelle est la situation dans le public?

La situation est à peu près identique. On a 60% de femmes fonctionnaires et seulement 10 à 13% d’entre elles sont hauts fonctionnaires. Il y a une déperdition extrême. Ceci explique les mesures prises pour avoir, d’ici à 2018, 40% de femmes à des postes de hauts fonctionnaires. Les quotas, c’est la seule solution pour ouvrir la porte à la compétence féminine.

Quant aux différences de salaires, elles existent aussi. Les femmes sont moins promues, fatalement cela joue. Sur les primes, il y a aussi des éléments de différenciation. De plus, on embauche plus volontiers un garçon à un poste plus rémunéré.