Chômage des jeunes: «Il y a un blocage des recrutements dans certains secteurs»

INTERVIEW La socio-économiste Florence Lefresne explique les difficultés des jeunes à intégrer le marché de l’emploi...

Propos recueillis par Claire Planchard

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Florence Lefresne est socio-économiste à l'Ires.
Florence Lefresne est socio-économiste à l'Ires. — DR

Florence Lefresne, chercheuse à l’Ires (Institut de recherches économiques et sociales), a co-publié en novembre dernier «Les jeunes dans la crise» (Chronique internationale de l’Ires). Elle revient pour 20 Minutes sur le chômage des jeunes.

Les jeunes sont-ils plus vulnérables que les autres catégories de salariés sur le marché de l’emploi?

La vulnérabilité des jeunes tient à leur position particulière sur le marché du travail. S’ils sont en moyenne plus diplômés que leurs aînés, près de la moitié des moins de 25 ans qui occupent un emploi sont en contrat précaire, contre 12,6 % pour l'ensemble des salariés. Et le secteur public n’est pas en reste, avec l’explosion des vacataires, contractuels ou des emplois aidés. Cette surreprésentation des jeunes dans la sphère de la précarité explique leur hypersensibilité à la conjoncture: dès que l'activité se dégrade, l'ajustement de l'emploi porte en premier lieu sur les contrats temporaires, comme en témoigne la chute vertigineuse de l'intérim au début de la crise (140.000 postes en moins entre fin 2007 et fin 2008).

Pourquoi une telle précarité?

Toute la question est d’identifier la place qu’occupent ces emplois précaires dans la trajectoire des jeunes: premières expériences complétant la formation initiale (ou même servant à la financer), marchepied vers une meilleure position sociale, ou bien trappe à précarité et à chômage récurrent? La réponse se décline en fonction du niveau de formation: les diplômés du supérieur sont 60% à démarrer par un contrat précaire, mais ils ne sont plus que 30% dans ce cas deux ans plus tard; les jeunes peu ou pas diplômés sont 80% en situation précaire au début de leur parcours et 60% y sont toujours deux ans et demi plus tard. Pour ces derniers, la vulnérabilité est profonde et durable. Ce sont les 45.000 jeunes qui sortent chaque année du système éducatif sans avoir atteint la classe de seconde ou l’année terminale du CAP-BEP, auxquels on peut ajouter les 85.000 jeunes qui atteignent le second cycle du secondaire, l’année terminale du BEP-CAP ou du bac, mais échouent à l’examen final.

Le fort taux de chômage des jeunes est-il un phénomène récent ou une tendance structurelle en France?

Le sur-chômage des jeunes n’est ni un phénomène nouveau, ni un phénomène propre à la France. Les jeunes ont toujours été entre deux fois à deux fois et demie plus au chômage que leurs aînés. Lorsque le chômage global était faible, dans les années 1950-1960, celui des jeunes attirait peu l’attention. Mais face au rationnement croissant de l’emploi, les jeunes ont de plus en plus de mal à passer la porte des entreprises et l’on voit diminuer leur part dans l’emploi global depuis les années 80. Ceci s’explique en partie par l’allongement de la formation initiale, mais aussi par le blocage des recrutements dans certains secteurs (énergie, biens d’équipement, télécom, etc.) et la concentration des jeunes sur d’autres marqués par l’alternance petits boulots-chômage (intérim, hôtellerie restauration, commerce).

Dans nombre d’entreprises, les ajustements  se réalisent également à travers la mise à l’écart des travailleurs vieillissants, axe majeur des politiques d’emploi dans les années 90 (préretraites). Avec la crise de 2008, les jeunes ont été beaucoup plus touchés que les seniors, dont le taux d’activité a, au contraire, augmenté. Ils ont constitué la principale variable d’ajustement de la crise. Leur taux de chômage est monté à 24,2% en France, 22% au Royaume-Uni ou en Suède, 45% en Grèce, 49% en Espagne, pays comme on sait particulièrement touchés par la récession, ce qui porte à cinq millions le nombre de jeunes sans emploi dans l’Union européenne (chiffres d’octobre 2011). Et le maintien dans la scolarité initiale a pour beaucoup amorti le choc.

D’autres pays ont-ils trouvé des remèdes dont la France pourrait s’inspirer?

On cite beaucoup l’apprentissage allemand, fortement protecteur. La formation professionnelle constitue certainement une piste mais elle n’aura pas d’incidence significative sur le chômage des jeunes tant qu’elle profitera d’abord à ceux qui sont le mieux formés, et tant que les employeurs la bouderont en période de crise, malgré un arsenal d’incitations financières coûteuses au budget public. En Allemagne, l’apprentissage est fondé sur des compromis sociaux très forts. Les places d’apprentis sont définies par des négociations de branches, ce qui permet de les maintenir en période de crise. Les compromis s’accompagnent d’une vision prospective des compétences et des métiers, c’est-à-dire une véritable politique industrielle.

On touche ici du doigt la clé du problème. L’emploi des jeunes n’est pas une affaire de statuts particuliers (CDD, emplois aidés, stages), l’histoire des trente dernières années le prouve. C’est avant tout une question de compétitivité qui passe par un haut niveau de formation, un projet productif à l’échelle européenne et une valorisation plus grande de l’engagement dans le travail dont fait preuve la jeunesse.