Quel est l'état des relations commerciales franco-turques aujourd'hui?

ÉCONOMIE a loi pénalisant la négation du génocide arménien passe au Sénat le 23 janvier. Éclairages sur les conséquences entre la France et la Turquie, avec Ilker Onur, fondateur et directeur général du cabinet Advantis Consulting, spécialisé dans l'accompagnement stratégique des entreprises françaises en relation avec le marché turc...

Propos recueillis par Bertrand de Volontat

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Les relations franco-turques, bientôt une lointain souvenir? Ici, Istanbul en Turquie. 
Les relations franco-turques, bientôt une lointain souvenir? Ici, Istanbul en Turquie.  — Sipa

La loi pénalisant la négation du génocide arménien, dangereuse pour les relations franco-turques?

Près de 400 sociétés françaises, ou à capitaux français, sont basées en Turquie fin 2011. Il y a 25 ans, il n’y en avait que quinze! Les investissements cumulés de la France s’élèvent à 15 milliards d’euros et les échanges franco-turcs (tous secteurs confondus) sont de l'ordre de 12 milliards d'euros (dont 6,5 milliards d’euros pour les exportations françaises), 100.000 salariés sont embauchés par des entreprises françaises dans tous les secteurs de pointe en Turquie. Enfin, la France est le deuxième investisseur en Turquie qui est elle-même la troisième destination pour les exportations françaises (hors Union européenne et la Suisse).

Les rapports sont donc solides. Pourquoi cette loi pose-t-elle problème aux Turcs?

Les Turcs sont très frustrés qu’un Parlement composé de 30 ou 40 Français légifère sur la question. Le pays souhaite la composition d’une commission qui déciderait de la position à tenir par rapport au génocide. De cette frustration pourrait ainsi naître une sanction morale et financière. Déjà en 2001, le génocide arménien a été reconnu en France. Puis en 2006, en période pré-électorale, la proposition de loi avait été refoulée. Depuis cette date, les relations s’étaient donc apaisées et les demandes de dossiers n’ont cessé d’augmenter. Le passage de cette loi n’est pas dans l’intérêt de ceux qui ont des relations commerciales professionnelles avec la Turquie, ne serait-ce par exemple qu’au niveau des grands projets de privatisation turcs. A ce titre, le Medef et les grands patrons engagés dans ces rapports font tout pour que cela ne passe pas.

Si la loi passait, y aurait-il des conséquences économiques?

Le lundi 23 janvier pourrait marquer un tournant dans les relations franco-turques. La loi pénalisant la négation du génocide arménien passe devant le Sénat. La commission des lois du Sénat a déjà voté contre mercredi, la jugeant inconstitutionnelle selon l’article 11. Si cette loi venait à être adoptée, il y aurait des conséquences pour les entreprises françaises qui exportent vers la Turquie, pour les projets d’Etat et pour les entreprises déjà implantées sur le sol turc. Les ponts seraient coupés militairement, diplomatiquement mais sûrement moins commercialement. Les entreprises françaises déjà sur place seraient considérées comme turques et ainsi protégées. Ce qui est certain, c’est que l’Etat turc ne soutiendra plus les efforts faits envers la France. Il y aura une rupture.

La décision ne sera pas sans conséquence sur les négociations de la Turquie pour accéder à l’UE. Mais les Turcs sont-ils encore pro-européens et pro-français?

C’est une politique d’Etat turc que d’entrer dans l’Union européenne. Toutefois, pour plus de 60% de la population, l’Europe n’est pas une priorité. Mais il faut noter la très forte francophonie en Turquie qui repose sur cinq siècles de relations diplomatiques. Nous sommes donc inquiets aujourd’hui même si nous développons notre commerce avec la Russie et le Moyen-Orient, tout particulièrement après le Printemps arabe. La Turquie a dorénavant un rôle important à jouer même si 2012 sera une année difficile. La croissance ne sera que de 4% contre 6,6 en 2011. Le pays passe toutefois à travers la crise européenne (la dette ne représente que 40% du PIB) mais le poids de la dette de la zone euro aura quoiqu’il arrive des conséquences sur notre économie. Mais si la loi ne passe pas, les craintes seront atténuées.