Perte du AAA: Les collectivités locales «vont devoir payer pour l'Etat»

INTERVIEW Michel Destot, président de l'association des maires des grandes villes de France (AMGVF) et député-maire PS de Grenoble, décrypte leur difficultés croissantes à financer leurs projets...

Propos recueillis par Claire Planchard

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Michel Destot, président de l'Association des maires des grandes villes de France et député-maire de Grenoble.
Michel Destot, président de l'Association des maires des grandes villes de France et député-maire de Grenoble. — DR

La dégradation de la note de la France par S&P va-t-elle peser sur les collectivités locales?

Bien sûr, car elle intervient à un moment où les collectivités locales ont déjà des difficultés croissantes dans leurs relations avec les banques: depuis l’adoption des règles européennes de Bâle III et l’injonction faite aux banques d’avoir plus de fonds propres, on observe un resserrement du crédit et une hausse des taux d’intérêts pour tous les établissements qui ne font pas de dépôts dans les banques, et en premier lieu les collectivités locales qui déposent toutes leurs recettes auprès du Trésor public.
Une étude menée par l’AMGVF auprès des villes de plus 100.000 habitants le montre bien: pour un appel à emprunt de 10 millions d’euros, elles recevaient il y a un an des propositions de quatre à cinq banques pour un montant total de 20 millions d’euros. Aujourd’hui, on est à 8 millions d’euros proposés par seulement deux établissements bancaires…

Comme la perte du triple A peut-elle aggraver cette situation?

Ce qui arrive ne va qu’amplifier tout ça parce que l’Etat risque d’avoir des difficultés supplémentaires compte tenu de sa dette abyssale: on craint donc un renforcement de la tendance à la baisse des dotations aux collectivités avec un effet domino pour les communes, qui dépendent elles-mêmes des financements versés par ces collectivités.

D’une certaine façon, on risque de devoir payer pour l’Etat et de devoir piocher dans nos comptes pour faire face aux dépenses sociales et compenser la baisse des dotations. Cela intervient alors que la hausse des taux d’intérêt pèse déjà beaucoup sur nos finances. A titre d’exemple, avant même la perte du AAA, la ville de Grenoble empruntait pour 2012 auprès des différentes banques à un taux moyen de 3,51%, contre 3,13% auparavant. Cet écart d’un demi-point représente un surcoût de 700.000 euros!

Dans ce contexte, y a-t-il un risque d’augmentation de la fiscalité locale?

A Grenoble, nous avons fait le choix de la solidarité. Nous avons réduit notre budget de fonctionnement de 1% et nous n’avons pas augmenté les impôts. Mais la situation peut être différente dans d’autres villes. Celles qui vont le plus souffrir sont celles qui avaient déjà des difficultés liées aux produits toxiques: la structure de leur dette est très pénalisante avec des remboursements excessifs. Les collectivités de moindre importance sont aussi les plus touchées car leurs taux ont augmenté davantage et les durées de remboursement sont plus courtes dans un contexte de raréfaction des crédits.

Les collectivités vont-elles devoir renoncer à des projets d’investissement?

C’est la conséquence ultime: le risque de baisse des dépenses d’investissement de ces collectivités, qui représentent quand même 71 -72% des dépenses d’investissement de notre pays. Cela se traduira par une baisse de l’activité économique et une hausse du chômage, avec en première ligne les entreprises de bâtiment et de travaux publics.

Quelles solutions de financement alternatives préconisez-vous?

Nous travaillons à la mise en place d’une agence de financement des collectivités locales à l’horizon 2013. L’idée est de ne pas mettre tous nos œufs dans le même panier: sur les 20 milliards d’euros de crédits dont nous avons besoin chaque année, nous souhaitons emprunter 10 milliards auprès des banques classiques, 5 milliards auprès d’établissements publics comme la CDC et la future structure de la Banque Postale et 5 milliards auprès de cette agence qui permettra de limiter l’explosion des taux bancaires.