«Nous sommes radicalement contre le projet d'alléger les charges patronales en augmentant la TVA»

Bertrand de Volontat

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Benjamin Coriat, coprésident du collectif des Economistes atterrés
Benjamin Coriat, coprésident du collectif des Economistes atterrés — Economiste atterrés

Benjamin Coriat, économiste et auteur de Changer d'économie était dans les locaux de 20 Minutes ce mercredi 18 janvier, pour répondre à vos questions. Voici une sélection de ses réponses.

«Nous avons de nombreux exemples de plans de rigueur qui aboutissent au contraire de ce qui était souhaité. Voyez la Grèce, la situation de l’endettement et de l’économie est bien pire qu’avant le plan de rigueur. Voilà pourquoi nous nous opposons aux plans qui nous viennent aujourd’hui de Bruxelles.»

«Le principe de base de notre activité est de s’adresser aux citoyens avec des analyses et des propositions. Et pas aux partis. Si, ceux-ci s’emparent de certaines de nos propositions, tant mieux. S’ils souhaitent discuter avec nous, nous le ferons. Mais nous pensons qu’il est indispensable aujourd’hui qu’une pensée libre et critique continue de s’exprimer loin des combinaisons des partis.»


«Nous sommes radicalement contre le projet d’alléger les charges patronales en augmentant la TVA. C’est un nouveau cadeau fiscal aux patrons, supporté largement par les salariés, qui verront leur pouvoir d’achat baisser avec l’augmentation des prix.»

«On n’a pas eu de crise financière en Occident pendant plus de 30 ans. Ce n’est qu’avec la déréglementation financière à partir des années 1980, que celles-ci (et la spéculation) sont revenues. Voilà qui prouve que de la bonne réglementation peut tenir longtemps.»

«Ce dont a besoin la Grèce, comme l’Europe en général, c’est de davantage de solidarité. On ne peut pas construire un marché et une monnaie commune, avec des pays ou groupe de pays qui se livrent à une concurrence féroce entre eux, sans coordination.»


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Les plans de rigueur sont-ils des solutions de sortie de crise? Les seuls et bons remèdes?
Non, sûrement pas. Nous avons de nombreux exemples de plans de rigueur qui aboutissent au contraire de ce qui était souhaité. Voyez la Grèce, la situation de l’endettement et de l’économie est bien pire qu’avant le plan de rigueur. Voilà pourquoi nous nous opposons aux plans qui nous viennent aujourd’hui de Bruxelles.

Êtes-vous d'accord avec le fait de sortir du traité de Lisbonne de 1973 qui oblige les Etats d'Europe à se financer auprès de banques privées?
Sortir du traité de Lisbonne, pas nécessairement. Réformer les traités pour permettre à la BCE d’acheter ou de garantir les dettes publiques pour faire baisser les taux d’intérêt et empêcher les marchés financiers de spéculer sur ses dettes, oui, sûrement !

Pensez-vous que l’application de la recette de la stratégie du choc (ratée en Amérique latine), actuellement appliquée en Europe, a une chance de réussir?
J’espère que non. Les récentes dégradations des notes des pays européens (ce n’est pas seulement la France qui a perdu son AAA mais 9 pays qui ont été dégradés) montrent que même les marchés financiers ne sont pas satisfaits des solutions en cours. Il y a donc de l’espoir!

Ne pensez-vous pas qu'il faudrait que la BCE prête directement aux Etats sans passer par des banques privées? Par ailleurs, ne pensez-vous pas que la BCE puisse jouer également comme les Etats-Unis sur la planche à billets?
J’ai déjà dit que nous sommes favorables au rachat des dettes publiques par la BCE. Comme le font les banques centrales américaines, japonaises ou anglaises. Mais, cela ne peut se faire sans limites. Le rachat des dettes est un moyen de gagner du temps pour promouvoir des politiques différentes. De la croissance est indispensable.

Ne faudrait-il pas taxer les bénéfices faits hors de France de la même façon que les bénéfices faits en France?
Oui, c’est un sujet très important et très sensible. Il faut deux choses. D’abord, mettre fin aux paradis fiscaux, ce qui, contrairement à ce qui est prétendu n’est toujours pas fait. Enfin, des réformes doivent être faites pour empêcher de localiser les profits ailleurs que là où ils ont été obtenus.

Ne faudrait il pas harmoniser le système fiscal en Europe en transférant la fiscalisation du travail vers les transactions financières non pas au taux de 0.1% mais au taux actuel du travail (transfert du travail vers les transactions financières) ce qui aurait un triple avantage: une recette fiscale plus importante, un coût du travail moindre et une hausse du pouvoir d'achat?
Il y a plusieurs questions différentes ici :
1 - Celle de l’harmonisation fiscale en Europe. Oui, cette réforme est absolument nécessaire. Pour mettre fin à la concurrence par le bas qui se traduit par le fait que les Etats n’ont plus assez de recettes fiscales pour financer par exemple la protection sociale.
2 - Par ailleurs, il faut rééquilibrer la fiscalité en revenant sur les niches fiscales multiples favorisant les placements de capitaux.
Pour finir, le problème de la France n’est pas d’abord le coût du travail, tout à fait comparable à celui des pays semblables au notre, c’est davantage un problème de mauvaise spécialisation dans les produits et les technologies. Il faut innover et non attaquer les salaires, ce qui ne conduirait à rien.

Alors, pourquoi ne pas publier un comparatif de vos propositions avec celles des candidats à la présidentielle?
Chiche! Nous, on est partant!

Que pensez-vous du projet économique du Front national dans son ensemble, ainsi que du chiffrage de ce projet ? Vous parait-il cohérent ? Pourquoi ?
Je pense que c’est un tissu de promesses démagogiques. De plus, il s’agit d’annonces qui pour la plupart d’entre elles sont tout à fait irréalisables.

En tant qu’économiste, pourquoi ne vous positionnez pas en faveur d’un candidat? Si vous deviez le faire, de qui s’agirait-il?
Le principe de base de notre activité est de s’adresser aux citoyens avec des analyses et des propositions. Et pas aux partis. Si, ceux-ci s’emparent de certaines de nos propositions, tant mieux. S’ils souhaitent discuter avec nous, nous le ferons. Mais nous pensons qu’il est indispensable aujourd’hui qu’une pensée libre et critique continue de s’exprimer loin des combinaisons des partis. Nous avons publié un communiqué pour dire qu’en tant que collectif nous ne prenons position pour aucun candidat. Individuellement, chacun fera son choix.

Que penseriez-vous d'un changement radical de la taxation du travail? A savoir, la suppression des charges patronales et salariales, ce qui ferait baisser les coûts à la production, et leur report sur la vente (d'aucun diront la consommation), sur les produits, originaires de l'hexagone ou de l'étranger?
C’est une question importante. Nous sommes radicalement contre le projet d’alléger les charges patronales en augmentant la TVA. C’est un nouveau cadeau fiscal aux patrons, supporté largement par les salariés, qui verront leur pouvoir d’achat baisser avec l’augmentation des prix. Mais des réformes visant à fiscaliser une partie de la protection sociale, (en soulageant les salariés) seraient bienvenues. Il faut plutôt regarder du côté de l’augmentation de la CSG en échange de baisses de cotisations, et trouver le bon équilibre.

La crise des subprimes est-elle un effondrement du marché ou un retour à ce qu’il aurait du être sans l’apport de liquidités générées par les dits subprimes?
La crise des subprimes est l’expression concentrée de la faillite de la dérégulation financière. Rappelez-vous que les mêmes subprimes désignés comme «actifs toxiques» ont d’abord été présentés comme des innovations financières formidables permettant l’accès de tous à al propriété. Si la crise financière n’avait pas explosé par les subprimes, elle serait venue d’un autre sous-marché financier. Les bulles se sont succédées de 2001 à 2010. De temps en temps, elles explosent. Donc la crise des subprimes n’est pas un retour à la normale.

La taxe tobin a-t-elle vraiment une utilité? Je m’interroge sur la facilité des marchés à la contourner... Des opérations potentiellement assujetties à la taxe Tobin n’ont qu’un effet extrêmement faible sur les économies. De plus, les produits financiers dérivés qui sous-tendent les transactions sont de plus en plus complexes : les inventorier pour les taxer ne relève-t-il pas du fantasme? Les pratiquants étant toujours en avance sur les régulateurs. C’est la position de plusieurs économistes (DSK par exemple, et quelques autres sociaux démocrates). Qu’en pensez-vous?
Oui, il faut réfléchir à la nature de la taxation financière à laquelle on souhaite procéder. Sur quels marchés? Pour quels types de titres? Par quels moyens? Etc. mais on n’échappera pas au besoin d’une telle taxation, à la fois pour calmer la spéculation et pour prélever des ressources pour la croissance. J’ajoute qu’il est vrai que les acteurs finissent souvent par trouver un moyen d’échapper à la règlementation. Mais dans l’intervalle, ça marche! On n’a pas eu de crise financière en Occident pendant plus de 30 ans. Ce n’est qu’avec la déréglementation financière à partir des années 1980, que celles-ci (et la spéculation) sont revenues. Voilà qui prouve que de la bonne réglementation peut tenir longtemps.

La solution pour sauver la Grèce, n’est-elle pas simplement que celle-ci fasse faillite, sorte de l’Euro, pour retrouver une monnaie dévaluée ? Pour qu’elle puisse repartir à zéro?
C’est un peu plus compliqué. Oui, il faut que les créanciers assument une partie du défaut car la Grèce ne pourra pas tout payer. Sortir de l’Euro sera peut-être pour elle nécessaire mais ce sera extrêmement couteux. En vérité, ce dont a besoin la Grèce, comme l’Europe en général, c’est de davantage de solidarité. On ne peut pas construire un marché et une monnaie commune, avec des pays ou groupe de pays qui se livrent à une concurrence féroce entre eux, sans coordination. C’est de ce côté que l’Europe doit progresser.

Il est impératif de relancer la consommation pour relancer l'économie et un des moyens de cette relance c'est une répartition plus juste des richesses produites. En effet que fait une personne qui gagne beaucoup il consomme mais pas à la hauteur de ses revenus par contre un ouvrier, employé etc va tout de suite dépenser l'ensemble de ses revenus pour améliorer sa qualité de vie. Qu'en pensez-vous?
Oui, il y a du vrai dans ce raisonnement. Un des leviers majeurs de la croissance, c’est la demande intérieure. Et il est vrai qu’en augmentant les salaires des plus modestes, cela se traduit immédiatement par une demande supplémentaire. Il faut cependant respecter certains équilibres. 
 
N'est-ce pas, avant tout, le système fiscal français qui est à l'origine du problème de la dette française?
Oui, cela en est l’une des causes majeures. Au cours des 20 dernières années, à coup de niches fiscales, on a détruit une partie importante de la base fiscale traditionnelle des revenus de l’Etat. Nous le payons aujourd’hui. Il faut ajouter que de 2008 à 2010, soit en 2 ans, (ceux de la crise financière), notre déficit est passé de 63% environ à 82% environ. La crise a donc coûté une augmentation formidable de la dette. Ce n’est pas l’Etat providence qui est à l’origine de la dette, c’est la diminution des recettes fiscales ajoutée aux dépenses exceptionnelles de crise pour sauver la finance, qui sont à l’origine de l’explosion des déficits. 
 
Merci à toutes et à tous. je suis frappé par la qualité et la pertinence des questions. J’espère vous avoir convaincu que les plans de récession que l’on essaie de nous imposer ne sont pas la bonne solution. Et que de toutes autres voies peuvent être suivies. Très bonne journée à toutes et à tous. 
 

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Présentation du chat :

Professeur d’économie à l’université Paris 13 et coprésident du collectif des Economistes atterrés, il est le coauteur de «Changer d’Economie!» publié en janvier 2012 avec ce collectif qui propose des mesures nouvelles pour sortir de la crise économique.

Crise, rigueur et remèdes. A trois mois des élections présidentielles, il évoque le désarmement des marchés financiers, la réorientation du système bancaire, la définanciarisation de l’économie, une profonde réforme fiscale, la refonte des traités européens et le renouveau des services publics. Avec un positionnement contre les politiques néolibérales, il souhaite que la France et l’Europe changent d’économie.

Vous trouvez les plans de rigueur et l’austérité gouvernementale peu appropriés à la crise actuelle? Vous estimez que la perte du triple A change la donne et nécessite de repenser les éventuelles réformes structurelles? Vous pensez que l’économie et les entreprises françaises doivent être protégées? Vous émettez des doutes quant à la pertinence du sommet sur la crise organisé mercredi à l’Elysée avec les représentants syndicaux et patronaux? Vous êtes alors sûrement également un économiste atterré et vous voulez élargir le débat citoyen.

>> Benjamin Coriat sera l'invité de la rédaction de 20 Minutes mercredi dès 14h. Posez-lui dès maintenant vos questions sur son livre, son expérience, et les sujets abordés, dans les commentaires ci-dessous ou via reporter-mobile@20minutes.fr.