«La politique de réduction du temps travail en France est nettement plus favorable à l'emploi qu'en Allemagne»

INTERVIEW Mathieu Plane, économiste à l’OFCE, revient sur le débat lancé mercredi par le rapport Coe-Rexecode affirmant que la durée du travail des Français est la plus faible d’Europe...

Propos recueillis par Claire Planchard

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Mathieu Plane, économiste à l'OFCE.
Mathieu Plane, économiste à l'OFCE. — OFCE

Cette étude publiée par un institut proche du patronat arrive à point nommé pour le gouvernement qui souhaite une «réforme législative» pour permettre aux entreprises de conclure des accords revenant sur le temps de travail: peut-on s’y fier ?

Mathieu Plane: Le travail de Coe-Rexecode est sérieux et essaie d’appliquer une nouvelle méthodologie intéressante sur les durées de travail en Europe, mais il faut toujours manier ces comparaisons internationales avec prudence. En effet, il est difficile pour les salariés d’évaluer leur durée de travail annuelle effective et il peut donc y avoir des biais déclaratifs importants entre les pays.

Par ailleurs, il faut souligner que d’autres enquêtes citées en annexe de ce rapport montrent tout à fait l’inverse! Selon l’enquête Ecmoss 2008, sur le nombre d’heures effectivement travaillées, on travaille en moyenne plus en France qu’en Allemagne: 1.440 heures par salarié en France contre 1.378 heures en Allemagne. Et les conclusions de l’OCDE sont identiques!

Qui croire alors?

On voit qu’effectivement à temps complet, les salariés allemands travaillent plus que les salariés français (1.679 heures en France contre 1.904 en Allemagne) mais il y a plus de temps partiel en Allemagne (26,2% contre 18,4% en France) et chaque employé à temps partiel en Allemagne travaille moins qu’en France (883 heures contre 978 heures). Donc le partage du temps de travail en Allemagne n’est pas le même qu’en France. Mais au-delà du débat sur le niveau du temps du travail, il est important aussi d’analyser l’évolution de la durée du travail et de l’emploi sur les dix dernières années.

Sur ce point, Coe-Rexecode affirme que la «baisse de la durée du travail a manqué l’objectif de créations d’emploi» en France…

Pourtant les chiffres présentés dans l’étude montrent le contraire! Entre 1999 et 2010, l’ensemble des durées moyennes d’emploi (temps plein et temps partiel) a certes davantage baissé en France (de 15%  contre 12% en Allemagne), mais on a créé deux fois plus d’emploi qu’en Allemagne (14,2% contre 7,3%).

De plus, la baisse de la durée légale, en diminuant le temps de travail des salariés à temps plein, a permis de préserver le marché de l'emploi d’une forte hausse du temps partiel: le taux d’emploi à temps partiel est resté constant  en France alors qu’il a progressé de 7 points en Allemagne. Contrairement à la France, les emplois créés en Allemagne ont été principalement à temps partiel. Et selon Eurostat, 22% des salariés allemands se déclarent en temps partiel involontaire, ce qui veut dire que le marché du travail allemand s'est fortement précarisé entre 1999 et 2010 et que le nombre de travailleurs pauvres s'est nettement accru.

Par rapport à l'Allemagne, la politique de réduction du temps de travail en France est donc nettement plus favorable à l’emploi et à la lutte contre la précarité et cela n’a pas nui aux gains de productivité horaire: ils ont progressé de 17,2% en France, contre 18,5% en Allemagne entre 1999 et 2010!

Pourtant le taux d’emploi reste faible en France?

La singularité française ne porte pas sur la durée moyenne du travail mais sur le sous-emploi des jeunes et des séniors. La vraie question est: comment partager davantage le travail s'il y a un déficit durable d'activité. Il ne faut pas chercher à augmenter à tout prix la durée légale du travail mais au contraire avoir une vraie réflexion pour favoriser l’accès à l’emploi des jeunes, lutter contre le sous-emploi, notamment des femmes, et maintenir les séniors dans l'emploi.