L'Etat doit-il lancer un grand emprunt à destination des Français?

INTERVIEW L'économiste Philippe Crevel fait le point sur les avantages et les inconvénients d'une telle opération...

Mathieu Bruckmüller
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Un employé de l'Agence France Tresor, le 14 décembre 2010, à Bercy, Paris. 
Un employé de l'Agence France Tresor, le 14 décembre 2010, à Bercy, Paris.  — AFP PHOTO ERIC PIERMONT

Les emprunts populaires reviennent au goût du jour. La Belgique a levé 1,2 milliard d’euros auprès des particuliers bien que sa note vient d’être dégradée. Au cours de la «journée des bons du Trésor», lundi, les Italiens étaient invités à acheter la dette de leur pays. Même si aucun chiffre n’est disponible, la banque Unicredit parle de résultats très positifs. Preuve dans ces deux cas que les citoyens ont confiance dans leur pays. Alors que la France voit les taux d’intérêt de sa dette progresser, devrait-elle à son tour lancer un emprunt auprès des Français, histoire de réduire sa dépendance aux marchés financiers? 20 Minutes fait le point avec l’économiste Philippe Crevel, secrétaire général du Cercle des Epargnants.

Comment expliquer ce regain d’intérêt pour les emprunts populaires?

En France, les grands emprunts (Pinay, Giscard…) émis auprès de la population étaient une tradition jusque dans les années 80. Le procédé est tombé en désuétude au moment de la libéralisation des marchés financiers. Il était devenu alors moins coûteux pour les Etats d’emprunter sur les marchés une dette toujours plus importante. 

La Belgique et l’Italie ont décidé de renouer avec ces emprunts car les taux d’intérêt exigés par les investisseurs sont de plus en plus élevés. L’Italie par exemple peut émettre de la dette auprès du public à un taux inférieur à celui exigé par le marché (8% aujourd’hui). De plus, la part des non-résidents qui détiennent leur dette est importante (48%). Sous réserve du risque, un taux de 5% est intéressant pour les épargnants. Aujourd’hui, si le Japon avec un endettement public de 200% peut toujours emprunter à des taux faibles, c’est que 95% de sa dette est détenue par des résidents. Diminuer le poids des non-résidents, c’est se libérer de la contrainte du marché.

Est-ce que la France aurait intérêt à imiter ses homologues?

En France, 70% de la dette est détenue par les résidents. Nous émettons à un taux de 3,6%. Or, pour susciter l’intérêt du public, il faudrait proposer un taux au minimum à 4 à 4,5%. Un emprunt populaire aurait l’intérêt de diminuer la pression des non-résidents, mais l’avantage pour les finances publiques à l’heure actuelle ne semble pas évident. Si les taux d’emprunt venaient à augmenter, ce serait une voie de recours.

Combien les ménages pourraient-ils apporter?

Le taux d’épargne des Français est de 17%. La moitié représente le remboursement du capital de prêts immobiliers. Il reste 8% du revenu disponible brut qui équivaut à une centaine de milliards d’euros. Une somme qui aujourd’hui va sur le livret A, en assurance-vie… En 2012, l’Etat va emprunter 200 milliards d’euros. Nous avons des besoins financiers qui sont donc largement au-dessus des capacités des ménages. Cela ne peut être qu’un appoint et surtout un symbole patriotique: les épargnants confortent l’Etat en venant à son secours. 

Quelles peuvent être les risques d’un grand emprunt populaire?

Ce serait d’encore s’endetter alors que désormais le pays doit se restreindre. Le risque n’est pas négligeable non plus pour les entreprises. Elles manquent de fonds propres. Les emprunts bancaires diminuent. Elles vont avoir besoin de se financer par les actions et les obligations. Si l’Etat capte toute l’épargne, cela pousse les entreprises à se financer sur les marchés internationaux. Il n’est pas certain que les PME, souvent fragiles, puissent le faire. Attention à nos entreprises et à l’emploi qui est derrière.

Quel serait le montant idéal?

On pourrait lever sans problème 10 milliards d’euros s’il y a des incitatifs. Cela ne résoudra pas notre problème de financement. Mais ce serait un message adressé aux marchés en disant que nous souhaitons être plus indépendants et donc moins contraints par les agences de notation.

>>Et vous, seriez-vous prêt à souscrire à un emprunt lancé à destination des particuliers? Dite-le nous dans les commentaires ci-dessous...