Jean-Claude Trichet quitte la présidence de la BCE en pleine tempête sur l'euro

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Jean-Claude Trichet quitte la présidence de la Banque centrale européenne (BCE) fin octobre à l'issue de son mandat de huit ans alors que la tempête fait rage sur la zone euro.

"Il part en pleine crise (de la zone euro). Pour lui personnellement cela ne doit pas être satisfaisant", juge Marie Diron du cabinet Ernst&Young, à quelques jours de la dernière conférence de presse de M. Trichet sur les taux directeurs.

"Ce sera certainement un crève-coeur de partir alors que la machine est grippée", renchérit Gilles Moëc, économiste chez Deutsche Bank, qui l'a côtoyé dans ses précédentes fonctions à la Banque de France (BDF).

Pourtant l'ancien directeur du Trésor (français) et président de la BDF, qui aura 69 ans en décembre, n'a épargné ni sa peine ni sa réputation pour tenter de sortir l'Union monétaire de l'ornière.

Sous son impulsion, l'institution de Francfort (ouest), encore en chantier à son arrivée en 2003, a pris dès les prémices de la crise financière mondiale en 2007 une série de mesures pour éviter une panne de liquidités des banques de la région.

C'est aussi sous sa houlette que la décision inimaginable jusque-là de racheter sur le marché secondaire des obligations souveraines de la zone euro a été entérinée au printemps 2010, pour tenter d'enrayer la crise de la dette grecque.

Une démarche qui lui vaut la rancoeur tenace des Allemands, qui l'accusent d'avoir dévié de sa mission première, le combat contre l'inflation, et de son indépendance. Pour nombre d'économistes, le Français a au contraire fait preuve d'un grand pragmatisme face à une situation critique.

Sans ces rachats, "il y avait risque d'éclatement de la zone euro", estime Christian Schulz, économiste de la banque Berenberg.

"Trichet, c'est quelqu'un d'orthodoxe dans sa philosophie monétaire mais qui sait hiérarchiser les problèmes", juge Bruno Cavalier, économiste du courtier Oddo Securities. "Il y a un moment où on ne peut simplement pas s'en tenir à quelques règles conçues pour un temps normal alors qu'on est en pleine tempête".

Christian Schulz salue aussi sa capacité à créer le consensus au sein du conseil des 23 gouverneurs de la BCE. "Face aux grands problèmes, M. Trichet a pu agir et convaincre la majorité de ses collègues", les cinq autres membres du directoire et 17 chefs de banques centrales de la zone.

Pour Jean Pisani-Ferry, "cela renvoie à l'autorité personnelle" de celui qui fut l'un des pères fondateurs de l'euro.

"Il a vécu l'aventure de l'euro depuis le début et a en tête l'intérêt général de la zone face à des dirigeants européens enclins à considérer leur intérêt national", dit-il. C'est "ce qui a pu l'amener à sortir de son rôle étroit pour se comporter comme un gardien du projet face à ces dirigeants", ne se privant pas de rappeler ceux-ci à leurs devoirs.

"Il croit à l'Europe comme peu d'autres (...). Il est l'un des derniers de son espèce", écrivait le 1er juin le quotidien conservateur allemand Die Welt, pourtant peu tendre à son égard.

Le lendemain, l'énarque amateur de poésie évoquait la nécessité de créer un ministère des Finances européen afin de poursuivre un processus d'intégration économique resté inachevé. Une proposition tombée à plat.

L'homme au discours policé, souvent ennuyeux, est aussi capable de sortir de ses gonds. Face aux critiques allemandes, il a récemment vu rouge et réclamé des compliments pour son bilan "impeccable" sur l'inflation, maintenue sous son mandat à 2,02%.

"Reste à savoir s'il restera (aussi) comme l'homme qui a sauvé l'euro", s'interroge Guntram Wolff, directeur adjoint de l'institut Bruegel, pour qui cela "dépendra beaucoup de la manière dont son successeur Mario Draghi et les autres preneurs de décision agiront face aux défis qui demeurent".

Pour Sylvain Broyer, "il n'y aura pas révolution" avec l'arrivée du gouverneur de la Banque centrale d'Italie, "mais continuité", sur l'inflation comme sur l'exigence d'une meilleure gouvernance. Mais "la transition intervient à un moment extrêmement délicat de l'histoire de l'euro", notent Julian Callow et Frank Engels de Barclays Capital.