Extrait d'«ANPE, mon amour»

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Agée de 52 ans, Françoise Bonne cherche du travail depuis plusieurs années. Convoquée par l'ANPE, elle s'est vue imposée un stage "d'accompagnement objectif emploi", sous peine de radiation, alors qu'elle en avait déjà fait un. Dans "ANPE, mon amour", elle raconte "chaque cours, toutes les bêtises qu'on nous faisait faire". Au-delà de l'humiliation ressentie par les demandeurs d'emploi, elle met en lumière "le fromage" que constitue l'accompagnement des chômeurs pour les sous-traitants de l'ANPE.

P64-65 La semaine questionnaire

"Le questionnaire représente le prototype de la tarte à la crème servie lors de ces stages. Son intérêt ? Le remplir demande du temps. Comme tous les participants n’ont pas le même rythme - loin s’en faut - les lambins sont pain bénit pour les formatrices.
On fait traîner et les journées s’écoulent…
-Allez ! On va tout mettre à plat !
Le coryphée des stagiaires :
-Oh oui !
Rien de plus simple, on est soi-même à plat !
Parmi les titres de questionnaires, on trouve d’abord les incontournables « savoir-faire » et « savoir-être », le duo passe-partout. Une mine. Que dis-je ? Un gisement !
Sais-tu animer, chômeur ? Et ton comportement, hein, est-il ce que tout le monde attend ? Mais au fait, qui es-tu, chômeur ? Es-tu timide, chaleureux, convivial ? Persistes-tu à être bordélique ou bien demeures-tu définitivement précis ?
La semaine passe ainsi en palabres, discussions, analyses, introspections, exposés, critiques, dissections. Et si vous savez toujours qui vous êtes au terme de cette première ligne droite, alors, vous êtes un sacré veinard !
Surgit ensuite le questionnaire nommé « se fixer un objectif professionnel », le bien nommé des fois qu’on oublierait pourquoi on est là.
-Vous savez faire beaucoup de choses et vous l’ignorez, susurre la formatrice.
C’est vrai. On avait oublié. ça fait vraiment chaud au cœur. Bien évidemment, au cours de la formation, un stage en entreprise est prévu. Le formulaire du même nom ne tarde pas à pointer le bout de son nez.
Vous partez en stage. Quelques semaines passent. Au retour, une « grille d’appréciation du stage en entreprise » vous attend : elle va vous permettre de dégager les points essentiels que vous avez repérés pendant cette période en tant que main d’œuvre gratuite.
D’autres sondages vont vous interroger sur vos échecs : « Pourquoi vos démarches n’aboutissent-elles pas ? » ; d’autres sur vos états d’âme : « Quel est votre ressenti ? ». Et le tour est joué !
On vous a occupé, vous et une quinzaine de stagiaires. Un centre de formation a tourné. Il recevra le César de la meilleure fumisterie. Merci au Conseil général ; merci au Conseil régional, merci à l’Etat. Merci à tous !
La collectivité est ravie.
A la fin d’un stage appelé « module d’orientation approfondie » qui m’avait permis de décrocher un CES de six mois (j’ai toujours eu une ambition dévorante) on me demanda dans un énième questionnaire quelle autre formation j’aimerais suivre. Le but non avoué était, bien entendu, de refiler les stagiaires, tels des patates chaudes, à un autre centre de formation.
Dans un accès de colère, j’avais répondu la boxe. 

"ANPE, mon amour", Françoise Bonne, éditions L'Harmattan, 2005, 20 euros.


 


 
Bibliographie sur le chômage : - Chômage, des secrets bien gardés. Fabienne Brutus. Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2006. 18,90 euros. - Vous croyez que ça m'arrange d'être chômeuse. Patricia Sudolski. Ramsay, 2005. 16 euros. - Chômage senior, l'abécédaire de l'indifférence. Gérard Plumier. L''Harmattan, 2005. 21 euros. - De chômeur à PDG. Jean-Pierre Boudier. Le cherche midi, 2004. 15 euros. - Quinquas, les parias de l'emploi. Alain Vincenot. Belfond, 2006. 18 euros.