Extraits de "Chômage, des secrets bien gardés"

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Dans "Chômage, des secrets bien gardés", Fabienne Brutus, conseillère à l'ANPE de Limoux, dans l'Aude, a pris le risque de perdre son emploi pour dénoncer une action de plus en plus coercitive envers les demandeurs d'emploi. Elle raconte avec humour comment l'agence se spécialise dans les offres d'emploi temporaires, mal payées et peu qualifiées, quitte à contraindre les chômeurs. Présentant hier le bilan de l'ANPE en 2005, le directeur général, Christian Charpy, a dénoncé "une vision caricaturale et partielle". « Ce livre n'est pas apprécié en interne car les conseillers ne s'y reconnaissent pas», a-t-il assuré.

Page30-32 : « Nettoyage par le vide »

«En matière d’épuration statistique, certains directeurs d’agence n’hésitent pas à employer le terme de «nettoyage». Quelles méthodes mettent-ils en oeuvre ? L’information ne transite que de manière verbale. Elle estpurement descendante et administrée une fois par semaine en réunion de service. Les consignes données sont donc à peu près inconnues du grand public.
Entendu lors de ces grands-messes : « Vous me mettrez toutes les femmes de ménage en catégorie 3 : on sait bien qu’on ne peut pas occuper ce type de poste à temps plein. » Fronde des agents, qui refuseront d’accomplir cette tâche. Qu’à cela ne tienne, la direction finit par se charger elle-même, en trois coups de clic, du (sale ?) boulot. Envoyer les « agents de salubrité », « techniciens de surface » et autres « agents de ménage en collectivité » dans la catégorie (in)appropriée. Au compte-gouttes, les agents réintégreront, quand ils en rencontreront une, les femmes de ménage, dans la catégorie 1, officielle, qu’elles n’auraient jamais dû quitter. C’est le tonneau des Danaïdes. « Tiens, vous ne cherchez pas un travail stable ? » Stupeur de l’intéressée : « Ben si…pourquoi vous dites ça ?—Ah, c’est bizarre, vous êtes inscrite en catégorie 3, ça veut dire que vous cherchez un complément, quelques heures en plus… et puis aussi que vous n’êtes pas comptabilisée comme chômeuse. Quand ils parlent du chômage à la télé, quand ils disent que ça baisse par exemple, eh bien ils ne vous comptent pas. Vous voulez repasser en catégorie 1 ? »
Ce sont majoritairement les animateurs d’équipe qui effectuent ce type de transfert d’une catégorie à l’autre. Les « pôles appui » (services administratifs) s’en chargent également, s’appuyant sur les déclarations de reprise d’emploi temporaire. Parfois le trucage a démarré avant l’ANPE, lors de l’inscription qui a lieu auprès de l’Assedic. Le chômeur approuve une recherche de mi-temps… notamment, et nous arrive codifié en catégorie 2. « Vous ne cherchez qu’un mi-temps ? — Bien sûr que non, je prendrai ce que je trouverai. »
Fin 2005, des monticules de courrier étaient adressés aux chômeurs déclarant une activité. Nous avons pourtant accès aux données des Assedic, nos fichiers étant en partie communs. Les périodes de travail déclarées et versements effectués ne peuvent nous échapper. Les profils des chômeurs sont plutôt bien renseignés : « Vous cherchez des heures complémentaires, vous êtes employée de maison 14 heures par semaine ». Malgré cela, les directions ont ordonné l’envoi de courriers exigeant du chômeur une entrevue (a priori difficile à obtenir, puisque ce dernier est occupé à un travail précaire) ou un courrier d’excuses.
Tous les contrats de travail reçus en retour ont servi à basculer en catégorie 3 les chômeurs (quand ce n’était pas déjà fait). Contrat précaire ou pas, ils ont tous glissé dans l’oubli, sans l’ombre d’un avertissement, c’est le comble. Quand ils n’ont pas été radiés purement et simplement ! C’est tout l’intérêt de la manoeuvre : les chômeurs qui ne répondent pas à temps sont rayés des listes. Convoquer les gens qui travaillent les dissuade de rester inscrits. En théorie, un intérimaire a parfaitement le droit d’être présent dans nos fichiers. Dans la pratique, cela devient de plus en plus difficile. À la même période, les stages de remobilisation se sont propagés comme des traînées de poudre. Refuser d’y participer, c’était se condamner à être radié.
Un chômeur de longue durée (CLD) est un « actif au chômage depuis plus d’un an 9 ». Il est pourtant quasiment impossible de trouver en fichier un CLD de plus de trois ans : ça n’existe pas. Pourtant, bien des chômeurs le disent, qu’ils cherchent depuis dix ans…

P91-92 : Les mots de l’ANPE, un langage codé pour signer l’appartenance

Jargonner permet d’amoindrir, de dissimuler. Le recours forcené au code renforce l’idée d’une bulle, d’un monde à part, auquel les non-initiés, le commun des chômeurs notamment, ne peuvent rien comprendre. Assister à une réunion de service, pour les nouveaux adeptes, est toujours un grand moment de solitude, suivi d’une franche rigolade. L’atmosphère est rendue quasiment sectaire par l’emploi incessant d’abréviations. L’ELP est en AZLA avec le DALE ? L’Équipe locale de pilotage est en Animation de zone de libre accès avec le Directeur d’agence locale. En gros, les sous-chefs sont à l’accueil avec le chef. Masquer la réalité des choses permet de les rendre moins dures à exécuter, plus vivables. Mais cette façon de s’exprimer contribue aussi à déshumaniser l’ambiance de travail. « DE » pour chômeur, ça fait tout de suite plus classe. De quoi sourire, si on oublie que ces sigles issus du management à l’américaine cachent des choses parfois inutiles, sinon nuisibles. Les DE font des ECCP, la RE prime sur la ZT…(les chômeurs font des évaluations de compétences et capacités professionnelles, les visites en entreprise priment sur le travail en « zone technique ») ; on peut toucher l’ARAF en allant à l’AFPA (Aide à la reprise d’activité des femmes ; Association pour la formation professionnelle des adultes)…
Dans le même ordre d’idée, sévissent les néologismes. À l’Agence, rien n’a d’effet sur rien. Mais le travail « impacte » les chiffres. Les conseillers optimisent. L’efficience a remplacé l’efficacité depuis longtemps. Le rapport devient reporting. Sauf s’il est rapide : dans ce cas, il se fait briefing. Un chiffre ne s’ajoute pas à un total, il vient l’incrémenter. Le conseiller doit être pro-actif (rien à voir avec le cholestérol). Un peu plus qu’actif ? professionnellement actif ? « Volumétrie » a définitivement remplacé « volume », « toponymie » a supplanté « nom ». Il faut « critériser » les fiches entreprises : les remplir, tout simplement…
Plus il y a de nouveaux mots, moins il y a de sens. Beaucoup de cadres s’écoutent parler et feraient mieux d’écouter parler les chômeurs. Les aspirants cadres sont les pires. Plus ils emploient le vocabulaire du sérail, plus ils ont de chances d’en faire partie un jour. « Nous travaillons en mode dégradé » : y a rien qui va. Les métaphores se veulent résolument automobiles : remplir les tableaux de bord mensuels, les feuilles de route, s’assurer de la mobilité des chômeurs, repérer les freins à l’emploi, surveiller les indicateurs… Gageons qu’un mâle, un vrai, est à l’origine de tout cela.
La médecine apporte aussi sa pierre à l’édifice, avec des termes comme « diagnostic », « prescription », « prévention du chômage longue durée », comme s’il s’agissait d’une épidémie, d’une maladie honteuse ou incurable… Le vocabulaire utilisé n’est pas que ridicule, il est parfois malintentionné. Le « toilettage » du fichier implique-t-il que les chômeurs soient sales ou qu’on les traite comme des animaux ? Certaines directions réclament des conseillers capables « de gérer des stocks ». La notion de « reprise de stock » évoque la réception de chômeurs que l’on n’a pas encore rencontrés. L’« autonomie contrainte » se passerait bien de la référence à l’autonomie, puisqu’elle camoufle la seule notion de contrainte. L’agent d’accueil actif est-il le remplaçant de l’agent d’accueil passif, fraîchement licencié ?

Bibliographie sur le chômage : - ANPE, mon amour. Françoise Bonne. L'Harmattan, 2005. 20 euros. - Vous croyez que ça m'arrange d'être chômeuse. Patricia Sudolski. Ramsay, 2005. 16 euros. - Chômage senior, l'abécédaire de l'indifférence. Gérard Plumier. L''Harmattan, 2005. 21 euros. - De chômeur à PDG. Jean-Pierre Boudier. Le cherche midi, 2004. 15 euros. - Quinquas, les parias de l'emploi. Alain Vincenot. Belfond, 2006. 18 euros.