Fabienne Brutus : «A l'agence, les chômeurs sont qualifiés de "stock"»

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Fabienne Brutus, conseillère ANPE à Limoux, dans l'Aude, auteure de « Chômage, des secrets bien gardés. La vérité sur l'ANPE». 

Vous critiquez l'ANPE, mais elle n'est pas responsable du chômage !
C'est vrai, l'ANPE paie pour un état général contre lequel elle ne peut pas grand-chose. Mais je lui reproche de manquer d'humanité dans la gestion d'un phénomène de masse. A l'agence, les chômeurs sont qualifiés de « stock ». Ce n'est pas une manière de traiter des personnes.

Votre expérience n'est peut-être pas représentative ?
Je raconte mon quotidien et celui de nombreux collègues rencontrés en formation. Depuis la sortie du livre, j'ai reçu plus de 60 mails de conseillers que je ne connais pas. Ils me disent que chez eux, c'est encore pire, notamment dans les grandes villes, où le nombre important de chômeurs augmente la pression.

Vous exprimez un mal-être des agents de l'ANPE...
Les conseillers vont mal. Ils souffrent de concert avec les demandeurs d'emploi. La plupart du temps, on sait qu'on a convoqué une personne pour rien, en la menaçant d'être radiée. On gère 150 à 200 chômeurs par mois, c'est presque de l'abattage.

Alors l'ANPE ne sert à rien ?
La grande majorité des offres sont très précaires. Tous les jours, je vois des CDD de trois mois, 25 heures par semaine payées au smic. Les gens viennent avec des projets de formation, mais on ne peut pas trouver de financements s'ils ne concernent pas les métiers sous tension : bâtiment, restauration etc. Alors on «prescrit»   (c'est le terme qu'on utilise) des ateliers de motivation, de rédaction de CV etc. Cela permet de faire du chiffre et d'atteindre nos objectifs mais ce n'est pas toujours utile pour les chômeurs.

Qu'entendez vous par des « méthodes d'éradication massive » ?
La baisse du chômage dont parlent tant les médias est trompeuse. Déjà, il y a les radiations. Mais le plus grave c'est la pression exercée sur les chômeurs pour qu'ils sortent des listes, lassés d'être convoqués pour rien, sans cesse incités à accepter des offres sans rapport avec leur profil. J'ai aussi vu de mes yeux des directions sortir tous les chômeurs d'un certain métier de la catégorie comptée dans les chiffres officiels.

Vous critiquez les plans Villepin et Borloo ?
Depuis six mois, la situation a empiré, entre les entretiens mensuels, l'obligation d'accepter une offre au bout d'un certain temps et les stages de remotivation. On nous met une pression énorme pour ne plus rien faire que du placement intérimaire, au nom du « réalisme du marché du travail ».

Pourquoi êtes-vous contre la fin du monopole de l'ANPE ?
En réalité, il n'y avait déjà plus de monopole de l'ANPE sur les offres d'emploi. Par contre, l'agence est écartée au profit des Assedic, qui ne se soucient que des chômeurs indemnisés, et des opérateurs privés, qui ne pensent qu'à être rentables. On voit ce que cela donne lors des plans sociaux. Les cabinets de reclassement facturent très cher le placement des cas les plus simples, et nous renvoient les autres au bout d'un an, alors qu'ils ont beaucoup plus de moyens que nous.

« Chômage, des secrets bien gardés. La vérité sur l'ANPE», Jean-Claude Gauwsewitch éditeur, 2006. 18,90 euros