L'or, une bulle en perspective?

BOURSE La flambée du métal jaune est surtout due aux craintes concernant les dettes souveraines...

Imen Hazgui

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Les matières premières ont essuyé de lourdes pertes cette semaine en raison du départ en escadrille de fonds spéculatifs, qui y avaient trouvé refuge durant l'hiver et semblaient prendre leur envol vers des marchés d'action jugés moins hostiles.
Les matières premières ont essuyé de lourdes pertes cette semaine en raison du départ en escadrille de fonds spéculatifs, qui y avaient trouvé refuge durant l'hiver et semblaient prendre leur envol vers des marchés d'action jugés moins hostiles. — Vitaly Bezrukhih AFP

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Le cours de l'or a enregistré mercredi un nouveau sommet historique, proche de 1.580 dollars l'once, ce jeudi. Pour les experts interrogés, les fondamentaux solides, sont à placer au second rang dans les facteurs explicatifs de la bonne tenue du cours du métal jaune. L’or est totalement dans son rôle de valeur refuge et ses nouveaux records historiques à la hausse dans toutes les monnaies, dans un contexte de réappréciation du dollar, montrent clairement une défiance des investisseurs.

Une défiance contre quoi ?

Inutile d’aller chercher bien loin la réponse. «Nous avons une crise de la dette souveraine» rappelle s’il le fallait Benjamin Louvet, directeur général gélégué de Prim'Finance.

 «L’Europe n’a pas su mettre fin suffisamment tôt à la crise grecque, n’a pas su donner suffisamment de garanties au marché qu’il n’y aura pas de propagation de cette crise. Un plan a été adopté la semaine dernière, mais au bout du compte  en l'état actuel des choses il permet  surtout d’acheter du temps» précise Emmanuel Painchault, gérant matières premières et infrastructures au sein d'Edmond de Rothschild AM.
«Nous avons essayé d’éteindre un feu, en jetant un retardateur dessus : à présent, le feu couve mais n’est pas éteint. En effet, ce sont les Etats créanciers situés au nord de l’Europe qui vont prêter de l’argent aux Etats du sud, afin que ceux-ci puissent leur rembourser la dette courante. On va donc reboucher un trou en prenant de la terre qui créera un autre trou» complète Benjamin Louvet.
Il va falloir des mesures de rigueur importantes  et résoudre les problèmes de fond. La solution la plus simple pour sortir de ce guêpier et la moins risquée socialement, serait a priori que les Banques centrales commencent  à racheter les obligations de leur propre pays en créant de l’argent pour acheter ces obligations. «C’est ce que l’on appelle monétiser la dette, ce qui revient à une dévaluation de fait. Aujourd’hui, c’est le choix qui a déjà été retenu par plusieurs pays, dont les Etats-Unis. La valeur des monnaies papiers a donc vocation à diminuer. La crainte de voir ce risque toucher l’ensemble des monnaies du monde poussent les investisseurs à se reporter sur les matières premières, essentiellement aujourd’hui l’or, les métaux précieux et un peu les matières premières agricoles» explique le directeur général délégué de Prim'Finance.
C’est en revanche moins vrai des métaux de base et des matières énergétiques, très liés à la croissance économique.

Des cotations absolument délirantes : 2000, 3000, 10 000 dollars…qui dit mieux ? 

«Nous sommes sur de l’irrationnel complet. Si les phénomènes liés à la dette souveraine s’aggravent, l’achat d’or en vue de sécuriser les actifs répond à une logique de préservation (flight to quality) où le prix n’est qu’une composante secondaire» avertit Benjamin Louvet.
Sur Breakingviews, Martin Hutchinson suggère que l’or pourrait atteindre les 5300 dollars l’once. Le hedge fund QB Asset Management estime quant à lui que eu égard à sa valeur intrinsèque, le prix d’équilibre de l’or se situe approximativement à 9500 dollars.

 «Imaginer des cotations délirantes n’a pas de sens. Nous pouvons comparer cela au prix du baril en 2008 qui avait atteint les 140 dollars. Certains avaient prédit des prix allant à 200 ou 500 dollars. Avancer des chiffres ne suffit pas. Il faut voir dans quel horizon et avec quelles hypothèses on se place.  Nous pourrions concevoir une once d’or à 10 000 dollars, mais alors cela serait quelque peu synonyme d’une fin du monde annoncée. Cela équivaudrait à la situation du Zimbabwe où nous  aurions tous  des billets de 1000 milliards d’euros» s’empresse de rétorquer Emmanuel Painchault.

Pour ce dernier, si l’on considère  les fondamentaux de l’offre et de  la demande, il est tout à fait justifiable que l’or monte  en moyenne de 100 dollars l’once tous les ans. «Si le prix augmente trop rapidement, la demande en bijouterie diminuera de nouveau, et nous retrouverons de l’offre de recyclage, qui était très forte fin 2008, début 2009» signale l’expert.
Si la situation  de crise se résout, et que les investisseurs estiment avoir moins besoin de l’or comme actif de protection, il est possible d’avoir une baisse limitée à 15%. «Je ne vois pas l’or redescendre en dessous des 1000 dollars. L’offre de recyclage sera alors limitée, et la demande de bijouterie repartira fortement. Ce qui constituera un coussin» finit par signaler le gérant d’Edmond de Rothschild AM.

Peut-on craindre un risque de bulle le cas échéant ?

«Soit le risque souverain qui se concrétise est isolé et dans ce cas le risque de bulle sur l'or sera énorme. Il faudra vendre pour ne pas subir la baisse du métal. En revanche, si le risque avéré est le premier d’une chaîne globale, cela peut ne pas être une bulle. Tout dépend des conséquences sur l’économie mondiale et s’il y a une dévalorisation globale des monnaies papiers dans le monde. L’or reste un actif tangible dont la quantité est finie, non multipliable qui devrait lui permettre de profiter durablement de la situation» souligne Benjamin Louvet.
Emmanuel Painchault ne voit quant à lui pas de bulle à l’horizon. «Ce n’est que récemment que l’on a redécouvert l’or. En ce qui concerne la taille du secteur, si l’on considère les capitalisations  boursières des sociétés aurifères et  ce qui est détenu par l'intermédiaire des  ETF, nous parvenons à 1% des actifs sous gestion au niveau mondial , ce qui est encore très peu».

Tel est également l’avis de François de Lassus, responsable chez CPoR Devises: «même si les investisseurs décidaient d'arbitrer davantage en faveur du métal jaune, et d'augmenter leur détention d'or, en doublant la part de l'or dans le total des investissements mondiaux, cela resterait raisonnable».