Pétrole: Le petit répit dans l'envolée du cours ne durera pas longtemps

ÉCONOMIE près une lourde baisse, le cours du baril commence à remonter...

Imen Hazgui

— 

Des barils de pétrole, dans un dépôt à Jakarta le 25 mai 2010.
Des barils de pétrole, dans un dépôt à Jakarta le 25 mai 2010. — Beawiharta Beawiharta / Reuters

Avec notre partenaire Easybourse.com

Vendredi dernier, l'AIE a décidé de mettre sur le marché une partie de ses stocks en réserve suite au refus de l'OPEP d'augmenter sa production. Cette dernière ne voulant pas subir une baisse du prix du baril. Cette décision très politique a conduit à une petite correction du cours de l'or noir. Mais les contraintes structurelles d'offre et de demande devraient rapidement reprendre le dessus. Le rallye devrait repartir de plus belle.

Pour faire face à une demande de plus en plus importante tirée principalement par les pays émergents et à une offre de plus en plus tendue, l’Agence internationale de l’énergie a décidé la semaine dernière de mettre sur le marché 60 millions de barils tirés de ses stocks stratégiques estimés à 1,6 milliards de barils.

Cette décision à eu pour effet une baisse du prix du baril d’une dizaine de points. Cependant, très rapidement le cours de la matière première a repris son ascension. Mercredi 29 juin, vers 20h, le pétrole coté à la bourse de New York gagnait 2,70% pour atteindre 95,47 dollars.

En cause, la forte demande et les tensions qui pèsent sur l’offre.

L’augmentation de la demande se poursuit à un rythme effréné

Malgré le ralentissement économique la demande reste robuste. «On a atteint un nouveau record de consommation de pétrole dans le monde cette année, à plus de 89 millions de barils par jour. L’AIE a ainsi été amenée à réviser ses estimations concernant la consommation annuelle de pétrole de 1.3% jusqu’en 2016. Elle a par ailleurs revu en hausse la consommation de cette année de 100 000 barils supplémentaires» note Benjamin Louvet, directeur général délégué de Prim'Finance.

Deux raisons à cela. D’une part la dynamique des grands pays émergents. La croissance de l’économie chinoise est attendue à 9,5% en 2011, celle de l’économie indienne à 8%.

S’agissant des pays occidentaux, échéance électorale oblige, les autorités politiques ont pris ou envisagent de prendre les mesures adéquates pour éviter une poursuite de la flambée du prix de l’essence. «On a pu comprendre d’après les déclarations faites par le gouvernement Obama suite à la forte augmentation du prix de l’essence à la pompe-près de 4 dollars le gallon- que les stocks stratégiques de pétrole, à leur plus haut niveau historique, pourraient bien être utilisés» souligne Benjamin Louvet.

Des pressions sur l’offre de plus en plus fortes

Face à la vive demande, l’offre reste très tendue. «Les pressions qui s’exercent sur l’offre sont de diverses natures» mentionne Benjamin Louvet.

Les exportations de pétrole libyen n’ont pas repris et ne sont pas prêtes de reprendre. La problématique est double en termes de quantité et en termes de qualité.

Le pétrole nigérian, comparable au pétrole libyen de par sa qualité, a bien servi de substitut pendant quelques temps. Mais la paix dans le pays est en train de se détériorer. «Il y a deux semaines la société Shell a été contrainte de déclarer un cas de force majeur suite à la dégradation par le mouvement de libération du delta du Niger d’un gros pipeline, le TNP, qui permet de transporter 150 000 barils par jour. Des traces de scie à métaux ont été retrouvées dans le pipeline».

Parallèlement d’autres foyers d’instabilité au Moyen Orient se sont développés. Le Yémen est le théâtre d’affrontements larvés entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. «Nous avons presque une guerre de religion entre un gouvernement dirigé par le dirigeant Saleh à tendance sunnite soutenu par l’Arabie Saoudite et la population du Yémen à majorité chiite soutenue par l’Iran. Cette guerre latente menace de se détériorer à tout moment et d’avoir des répercussions sur la production saoudienne indispensable dans l’équilibre entre l’offre et la demande au niveau international » alerte Benjamin Louvet.

Ce qui se passe au Soudan est un autre sujet de préoccupation. Le pays est divisé entre le nord et le sud. L’essentiel des champs pétroliers se trouve au sud, le gouvernement se trouve au nord. «Des querelles entre les populations de ces deux parties ont rythmé le pays pendant plusieurs mois. Un accord avait fini par être trouvé mais il semble que cet accord soit remis en question. Les querelles ne sont pas forcément de nature à déstabiliser l’approvisionnement de pétrole dans le pays. Cependant, l’essentiel de l’exploration pétrolière est faite par des ingénieurs étrangers. L’instabilité menace la vie de ces ressortissants. Plusieurs compagnies se posent la question de rapatrier ces ressortissants hors du Soudan. Plusieurs centaines de milliers de barils par jour sont en jeu. Un luxe dont on ne peut pas se permettre dans le contexte actuel, même si ce pétrole est de moindre qualité que le pétrole nigérian» signale Benjamin Louvet.

Tout cela est sans compter une remontée de la violence en Irak. Les représentants du pays ont avancé qu’ils devaient très fortement revoir à la baisse les prétentions de production de pétrole. On espérait dépasser les 10 millions de barils par jours à horizon 2020. On a fini par tabler sur un chiffre de 6 millions de barils par jour.

Au-delà de ces tensions géopolitiques, plusieurs pays ont été touchés par des incidents météorologiques. La saison des ouragans a commencé sur l’Atlantique nord et pourrait menacer le Golfe du Mexique, environ 25% de la production américaine de pétrole. «Si un ouragan venait à achever sa course dans cet endroit, comme on a pu le connaitre en 2005 avec l’ouragan Katrina, on pourrait avoir de fortes perturbations de la production pétrolière aux Etats-Unis» met en garde le responsable de Prim’Finance. D’autant plus qu’on entre, dans ce dernier pays, dans un pic saisonnier de consommation. C’est la driving season qui se situe entre le 30 juin et le 1er septembre, entre le memorial day et le labour day. Les américains profitent de la période pour partir en vacances. La consommation d’essence augmente alors fortement.

Positions acheteuses pour les mois à venir

«Si l’on rapporte les 60 millions de barils à la consommation annuelle des pays de l’OCDE, cela représente 1,5 jour, ce qui n’est pas grand chose. Ces 60 millions de barils représentent par ailleurs 45 jours de production de la Libye. Or même si dans les semaines qui viennent la situation venait à se clarifier en Libye, il faudrait plusieurs mois avant de redémarrer la production. Des exportations significatives ne sont pas à attendre avant la fin de l’année» commente Emmanuel Painchault, gérant matières premières et infrastructures au sein d'Edmond de Rothschild AM .

Ces 60 millions de barils devraient être mis sur le marché à raison de 30 jours. Cela donne 2 millions de barils par jours.

Le problème n’est que repoussé. Il ne gomme pas les problèmes liés aux fondamentaux. Ce d’autant plus que l’AIE devra à un moment donné reconstituer ses stocks stratégiques. «L’agence a été créée suite au premier choc pétrolier en 1974 pour parer aux difficultés liées à l’offre. Les stocks doivent, de par son statut, représenter 90 jours d’importation. Cela permet de laisser passer une crise temporaire, mais sans plus. C’est ce qui explique que l’agence n’ait été amenée à puiser dans ses stocks que deux fois depuis sa création, lors de l’invasion du Koweït par l’Irak et en 2005 lorsque l’on a eu les ouragans dévastateurs dans le Golfe du Mexique» explique Emmanuel Painchault.

Les experts n’anticipent pas du tout de baisse plus prononcée du cours.

«Nous ne pensons pas que le brent descendra en dessous de 100 dollars, quand bien même l’AIE interviendrait une fois de plus sur les marchés. Les pays de l’OPEP, qui doivent faire face à des dépenses budgétaires importantes pour calmer les contestations sociales, réagiront à temps. Ces pays pourraient ainsi être conduits à réduire leur production pour compenser les barils mis sur le marché par l’AIE» annonce le gérant d’Edram.

«Si l’on raisonne en termes de risk/rewards, il y a un risque d’une dizaine de pourcents pour un reward potentiel de 30-40%. Le moindre incident sur la production pétrolière aujourd’hui fait prendre immédiatement une trentaine de pourcents au pétrole compte tenue des tensions» complète benjamin Louvet.

Seul un scénario de double deep pourrait avoir pour conséquence une baisse plus aigüe du prix du baril. «Ce n’est pas du tout notre scénario central» indique Emmanuel Painchault, ce qui conduit l’expert à préciser qu’en termes d’allocation d’actifs, l’exposition à l’énergie a été augmentée depuis un mois par le biais d’investissements dans les valeurs parapétrolières et les valeurs spécialisées dans l’exploration-production.