Succession à la tête de la BCE: l'assourdissant silence de l'Allemagne

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En refusant d'apporter son soutien officiel à la candidature de Mario Draghi à la tête de la BCE, Angela Merkel cherche une nouvelle fois à imposer son calendrier et ses exigences aux autres responsables européens, au prix d'une certaine cacophonie.

Sans le dire publiquement, son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, ne cache pas qu'il est favorable à ce candidat pour prendre la succession de Jean-Claude Trichet le 1er novembre, faute d'Allemand à mettre dans la balance, comme l'a confirmé vendredi son homologue française, Christine Lagarde. Mais la chancellerie refuse toujours de se positionner, arguant que rien ne presse.

Face à ce silence, la presse allemande fourmille de conjectures.

Vendredi, l'édition en ligne de Der Spiegel a affirmé que Mme Merkel ne voulait pas de M. Draghi à la tête de la BCE mais le voyait bien succéder à Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI. Cela suppose que ce dernier abandonne son fauteuil pour se présenter à la présidentielle française.

La semaine dernière, quelques jours après l'annonce par le président Nicolas Sarkozy qu'il soutenait M. Draghi, prenant peut-être de court Mme Merkel, le Spiegel affirmait au contraire que la chancelière était sur la même longueur d'ondes que Paris mais cherchait à monnayer son appui.

Le tabloïd Bild, bon reflet des positions gouvernementales, affirmait lui aussi que Mme Merkel voyait désormais en M. Draghi "le plus allemand des candidats encore en course".

"Mme Merkel sait que Draghi est un très bon candidat mais son problème réside dans le fait que plusieurs postes économiques et politiques de premier plan européens sont déjà occupés par des Italiens", estime Guntram Wolff, chercheur sur l'économie de la zone euro à l'institut Bruegel à Bruxelles.

Sa volonté de temporiser signifie dès lors, selon lui, "que Berlin veut d'autres résultats dans les négociations sur l'ESM (mécanisme de soutien aux pays en difficulté de la zone euro) et veut des Allemands à d'autres postes" européens de premier plan, puisque celui de la BCE lui est fermé depuis la défection en février de l'ex-président de la Bundesbank Axel Weber.

"Elle essaierait notamment de placer Jörg Asmussen (secrétaire d'Etat aux Finances) à la tête du CEF (Comité économique et financier) mais il apparaît que l'Italien Vittorio Grilli devrait continuer à le présider", poursuit-il.

Comme M. Wolff, Sylvain Broyer, chef économiste chez Natixis, pense que "la chancelière cherche à vendre l'appui allemand très cher" et, que jusqu'ici, sa stratégie de contradiction permanente des autres responsables européens lui a réussi pour imposer ses vues, comme sur l'introduction du Pacte de compétitivité.

"Je ne suis pas sûr que cela soit payant dans le cas de la BCE", estime-t-il toutefois, craignant que "sans Weber et si on ne prend pas Draghi, on risque de retomber sur un président qui n'est que le plus petit dénominateur commun de l'Europe".

Dans un éditorial critique, le quotidien économique Handelsblatt, soulignait la semaine dernière que Mme Merkel avait perdu "son droit de proposition" aux yeux de ses partenaires, faute d'avoir pu avancer "un candidat allemand crédible", la pressant de s'exprimer.

Pour faire taire les rumeurs fantaisistes, "Berlin ne peut plus se permettre d'attendre encore longtemps avant de se prononcer", confirme Claire Demesmay (Société allemande de politique étrangère). D'autant que si son passeport joue en sa défaveur "dans le contexte actuel de défiance vis-à-vis de l'Europe du Sud", "sur le fond Draghi correspond aux souhaits de l'Allemagne. Il est attaché à la lutte contre l'inflation, ce qui est de la première importance pour Berlin. Et il se soucie de l'orthodoxie budgétaire".