Ingenico: le gouvernement renoue avec le patriotisme économique

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En affirmant le caractère "stratégique" du fabricant de terminaux de paiement Ingenico, qui vient de rejeter une offre de rachat d'un groupe américain, le gouvernement renoue avec une forme de patriotisme économique qui semblait passée de mode.

"L'Etat a pleinement conscience du caractère stratégique de cette entreprise", a déclaré lundi le ministre de l'Industrie et de l'Energie Eric Besson, semblant accréditer l'idée d'un retour en grâce du patriotisme économique.

La presse tenait pour acquis lundi que le gouvernement avait fait pression sur Ingenico, via son premier actionnaire Safran, détenu à 30% par l'Etat, pour qu'il repousse l'offre de l'américain Danaher.

Ingenico n'a jamais confirmé le nom ou la nationalité du groupe qui l'a sollicité.

"Je me réjouis qu'hier, le conseil d'administration (d'Ingenico) ait considéré que l'offre n'était pas suffisamment intéressante", a déclaré le ministre.

"Est-ce du patriotisme économique? Cela y ressemble en tout cas beaucoup, mais c'est vrai qu'on est dans le domaine de la cryptologie, qui peut être considéré comme sensible", résume Jean-Baptiste Sergeant, analyste chez Gilbert Dupont.

Le député du Tarn Bernard Carayon, spécialiste de la question est, lui, plus affirmatif, et s'est "réjoui" lundi "de cette réaction de patriotisme économique".

En 2005, le terme avait brusquement refait irruption dans le débat public à la faveur de rumeurs d'OPA sur le géant de l'agroalimentaire Danone.

Monté au créneau, le gouvernement avait publié en fin d'année un décret, dit "anti-OPA", soumettant à son autorisation les prises de contrôle par des groupes étrangers de sociétés françaises dans des secteurs jugés stratégiques -- dont ne faisait d'ailleurs pas partie l'agroalimentaire.

Du reste, le décret, qui a valu à la France une sérieuse passe d'armes avec Bruxelles, n'a jamais été utilisé.

Nouvel instrument à disposition des gouvernements, le fonds stratégique d'investissement (FSI), peut aider à remplir de telles missions, plaide Bernard Carayon, rappelant qu'il a entre autres pour mission "de protéger les savoir-faire industriels jugés irremplaçables".

Le député du Tarn s'est d'ailleurs dit favorable lundi à ce qu'il entre au capital d'Ingenico pour le "verrouiller".

Mais malgré le décret de 2005, la définition des secteurs où le patriotisme économique serait justifié est toujours sujette à controverse, quand ce n'est pas le principe-même d'une telle politique qui est remis en cause.

"Il y a une certaine hypocrisie à croire que nos entreprises sont indépendantes des capitaux étrangers: 40% des capitaux des entreprises du CAC 40 sont d'origine étrangère", rappelle Gilles Le Blanc, professeur d'économie à Mines ParisTech.

"Si le fait qu'une entreprise marche bien et fasse des profits est stratégique, ça ne veut plus rien dire", avance-t-il.

Lui plaide pour une définition plus stricte, qui se rapprocherait presque du retour sur investissement: ainsi, à ses yeux, dans le cas d'Ingenico, une intervention de l'Etat serait justifiée, la société ayant un avantage concurrentiel dans un domaine --le cryptage-- très largement soutenu par des investissements publics "massifs" (à travers l'enseignement).

Mais pour d'autres, à l'instar de M. Carayon, l'intervention plus ou moins directe de l'Etat est également justifiée quand de nombreux emplois ou une position de leadership mondial sont en jeu.

Reste que l'efficacité d'une telle politique, si elle en reste aux déclarations d'intention, est plutôt limitée: les critiques du ministre de l'Economie d'alors, Thierry Breton, n'avait pas empêché le groupe indien Mittal de mettre la main sur Arcelor en 2006. Mais Arcelor était à l'époque depuis 1995 une société de droit luxembourgeois...