Accusés économistes, levez-vous!

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Après les banquiers, les gérants de portefeuilles, les régulateurs, les agences de notation, les politiques, la crise financière est peut-être en train de faire une nouvelle victime: les économistes. Non pas ceux qui officient dans les salles de marché, mais ceux qui travaillent à l'université, dans les administrations, qui conseillent les décideurs politiques dans les instances nationales ou internationales. Et les premières critiques sont venues des rangs… des économistes.

"Au cours des derniers mois, nous avons non seulement observé une fracture du système financier international, mais également le discrédit d'une discipline", affirme Richard Dale, professeur d'économie à l'Université de Southampton, dans un récent post. "Il y a environ 4.000 professeurs de finance dans le monde, des milliers de papiers de recherche en finance sont publiés chaque année, et pourtant, il y a eu peu d'avertissements de la part de la communauté académique quant aux risques incendiaires des marchés financiers globalisés. N'est-il pas pénible de constater que malgré les ressources académiques considérables dévolues à la recherche en finance, notre compréhension du comportement des marchés n'est pas plus grande qu'elle ne l'était en 1929/1933 ?"

D'autres économistes appellent à la recherche d'un nouveau paradigme, comme Willem Buiter. "La théorie des nouveaux classiques tout comme les nouveaux keynésiens non seulement n'ont pas permis de répondre aux questions de l'insolvabilité ou de l'illiquidité. Ces théories n'ont même pas permis de soulever de telles question."

Ainsi certains modèles de décision économique utilisés aujourd'hui par les banques centrales et les institutions internationales reposent sur des principes (marchés efficients, anticipations rationnelles) qui, malgré de nombreuses sophistications, tendent à simplifier à outrance la réalité. Buiter cite l'économiste Charles Goodhart qui fut, de 1997 à 2000, membre du comité de politique monétaire de la Banque d'Angleterre et critiquait ce type de modèles, parce qu'ils ne permettent aucunement de lutter contre l'instabilité financière. De ce point de vue, la crise aurait servi de révélateur des limites des théories actuelles, et conduit à un mouvement de "ré-éducation drastique", affirme Buiter.

Cela nous amène à une autre question: l'économie est-elle comparable à une science "dure" comme les mathématiques ou la physique? L'observation empirique et la construction de modèles pour tenter de comprendre le monde sont-ils réellement applicables à une discipline où interviennent avant tout des décisions humaines? L'économie, la finance, sont des disciplines scientifiques, certes, mais la construction de "modèles", nécessaires pour tenter de comprendre la réalité, peut rapidement rencontrer de sérieuses limites. Et parfois, plutôt que de changer de modèle, les économistes préfèrent les rafistoler. C'est tout le problème de l'évolution de science en général, décrit par Thomas S. Kuhn.

Dani Rodrik, professeur à l'université de Harvard, pense que la boîte à outil des économistes est déjà très vaste, mais que nombreux sont ceux qui s'enferment dans certains paradigmes. "Aucun économiste ne peut être tout à fait sûr que le modèle qu'il privilégie est le bon. Mais quand lui et les autres le prônent à l'exclusion de tout autre, ils finissent par transmettre un degré de confiance très exagéré sur les mesures à prendre", affirme ce professeur. "L'économie peut au mieux clarifier les options des décideurs politiques, mais elle ne peut pas faire les choix à leur place", ajoute Rodrik. Un bon point qui a le mérite de remettre les choses à leur place.

La crise financière actuelle invite néanmoins à aller plus loin. Certains universitaires reconnaissent qu'une réforme de l'enseignement de la science économique et de la finance s'impose. Ils proposent que l'on dépasse les notions financières de risque et de rendement d'un actif, pour intégrer davantage les effets positifs ou non des choix économiques des agents sur leur environnement (nature, cohésion sociale). Mais là encore, c'est bien vers un nouveau paradigme que la science économique va devoir s'orienter. "Nous sommes là où se trouvait Copernic lorsqu'il a compris que la Terre tourne autour du Soleil (…) l'ordre établi du monde académique y résistera, comme toujours. Mais il faut lui imposer un choix clair: adopter de nouvelles idées ou bien rendre l'argent qui finance leur recherche et leurs prix Nobel".