Un technoïde gouvernemental?

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Trois mois de spéculations. Qui le président des Etats-Unis allait-il nommer comme responsable de la stratégie gouvernementale en matière technologique ? Tous les grands noms de l'industrie avaient circulé, à commencer par Eric Schmidt, le PDG de Google. On s'attendait à ce qu'Obama se laisse aller à faire un "coup" médiatique en nommant à ses côtés une figure de proue du secteur. Puis, chacun avait commencé à douter avec la nomination de Vivek Kundra au poste de Chief Information Officer (CIO), dont le rôle est de développer les technologies de l'information dans la gestion gouvernementale. Pour ce poste -important dans une administration qui se veut la championne de la transparence et de l'efficacité- Obama avait choisi un spécialiste des applications des NTIC au secteur public, en l'occurrence dans la ville de Washington DC. Aussi la nomination d'Aneesh Chopra a-t-elle été perçue comme une volonté de sérieux plus que comme une opération de communication.

Avant de prendre ce poste des plus visibles, Aneesh Chopra était le secrétaire d'Etat à la technologie pour l'état de Virginie (beaucoup ont alors découvert que la Virginie avait son CTO), où il a mis en œuvre des projets qui ont séduit l'équipe Obama. Kundra le CIO et lui travailleront la main dans la main, a prévenu le président américain. Détail significatif : les hommes qui auront le plus d'influence sur la politique technologique américaine sont jeunes, respectivement 34 et 33 ans, et sont issue de l'immigration indienne, un des plus prolifiques réservoirs d'ingénieurs aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, comme en France d'ailleurs, on peut se poser la question des réels pouvoirs d'une telle fonction, qu'elle qu'en soit son intitulé d'ailleurs. Même s'il faut tenir compte des cultures nationales en matière de politique et d'administration, un parallèle donne une idée sur la méthode et les objectifs.

En France, Nathalie Kosciusko-Morizet, la secrétaire d’Etat chargée de la Prospective et du Développement de l’économie numérique (c'est son titre complet) est une politique pure sucre. Elle est élue locale (UMP à Longumeau) et son passage à ce poste -dont elle ne voulait pas vraiment d'ailleurs- n'est qu'une étape vers autre chose. Ce qui ne l'empêche pas de s'immerger dans les dossiers comme elle l'avait fait auparavant au secrétariat d'Etat à l'Ecologie (lire le récit de son voyage au Japon et en Corée sur le blog d'Olivier Ezratty).

Avant elle, Eric Besson était l'icône du déserteur socialiste à défaut d'être un Mozart du mulot ; il a d'ailleurs fait un passage -qui sera vite oublié- à l'économie numérique, avant de rebondir vers le ministère autrement symbolique de l'Immigration (lui aussi est élu local). On peut s'interroger sur le bien-fondé de cette obsession française, à la fois pour l'interchangeabilité ministérielle et pour l'onction du suffrage universel pour des postes techniques comme ceux-là. Il est vrai que l'agenda du secrétaire d'Etat, tel qu'il apparaît sur le site du ministère fait une large place aux politiques publiques. La France n'est pas prête de s'affranchir du syndrome du plan.

Par opposition, le technologiste en chef de l'administration Obama est plus orienté "projet" et s'appuie plus largement sur le secteur public. La revue Goering, dépeint ainsi Aneesh Chopra comme un "Venture Governmentalist", alliant des objectifs de politiques publiques à des méthodes empruntées au capital risque. Même si cela reste sur une échelle modeste, il avait lancé des séries d'appels d'offres pour que des entreprises privées participent à l'amélioration des services publics de l'état Virginie. Il va devoir mettre en œuvre cela à l'échelle fédérale. Pour cet objectif, sa proximité avec le bureau ovale lui sera précieuse.

Nul doute qu'il l'invoquera lorsqu'il s'agira de faire bouger une administration américaine des plus lourdes. Là encore, on peut regretter qu'une Nathalie Kosciusko-Morizet ait pour toute perspective celle de voir sa bonne volonté et ses compétences diluées dans les arcanes gouvernementales avant même que ses idées n'atteignent l'administration qu'elle est censée stimuler. Dès qu'elle met le nez hors de son petit secrétariat d'Etat, NKM se heurte à Bercy (oubliée la nécessité de réinventer un capital risque français atone) ou au ministère de la Recherche et aux Universités alors qu'il serait essentiel pour le pays d'associer le vaste secteur de la recherche publique à la stratégie nationale en matière technologie.

Mais le chef technoïde d'Obama, pour en revenir à lui, va devoir s'attaquer à un chantier d'une toute autre dimension : la réforme du système de santé. Toutes les administrations précédentes s'y sont cassé les dents. Obama et son staff vont tenter de l'aborder par le biais politique et technologique -ce qui a du sens dans un pays où la moindre facture d'hôpital fait dix pages avec une ligne pour chaque pilule prescrite. Comme son collègue Vivek Kundra responsable de l'information, Aneesh Chopra est un spécialiste du sujet : tous deux on travaillé pour l'Advisory Board Company, un think tank spécialisé dans la santé publique servant quelques 2500 hôpitaux et entreprises du secteur. La France a au moins la satisfaction d'avoir dans ce domaine un système qu'on lui envie.