Psychologie de la peur

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A voir l'accélération de la baisse des marchés financiers ces dernières semaines, on a le sentiment que les investisseurs sont dans un état de déprime profonde. A posteriori, on peut aujourd'hui expliquer la chute des Bourses par la baisse des résultats qui a commencé à se produire à partir du troisième trimestre, et qui a été tardivement reconnues par les directions d'entreprises et la plupart des observateurs. Mais comme le disent les boursiers, ces informations sont désormais intégrées dans les cours de Bourse. La plupart des investisseurs ont théoriquement pris en compte ces "mauvaises nouvelles".

Qu'est ce qui explique alors la poursuite de la baisse? La peur. Warren Buffett l'a très bien résumé dans la dernière lettre aux actionnaires de sa société holding, Berkshire Hathaway: "au quatrième trimestre, la crise du crédit a produit une peur paralysante qui a engouffré le pays. (…) La peur a conduit à une contraction de l'activité, et en retour, celle-ci a conduit à une peur encore plus grande", écrit le sage d'Omaha.

Le fait que de nombreux intervenants s'attendent pour le lendemain à des nouvelles pires que la veille, même si elles ne se matérialisent pas nécessairement, inhibe pour l'instant tout retournement des marchés. La preuve est que de nombreuses sociétés cotées affichent aujourd'hui des niveaux de valorisation excessivement bas, souvent très en-deçà de leur valeur intrinsèque, sans que ces anomalies de marché ne soient corrigées.

Rares sont les investisseurs à profiter de l'aubaine. Pour l'heure, Buffett a annoncé publiquement ses mouvements, rappelant à l'envie le mot d'ordre appris auprès de Benjamin Graham : "lorsque l'on investit, le pessimisme est notre ami, l'euphorie est l'ennemi."

Depuis quelques années, à la suite de travaux en neuropsychologie, on sait que les émotions jouent un rôle central dans la prise de décision en situation de risque (l'investissement, financier ou industriel, tombe dans cette catégorie). S'intéressant au comportement d'investisseurs et au rôle des émotions dans leur comportement, des chercheurs des universités de Stanford, de Carnegie Mellon et de l'Iowa ont montré que les personnes dépourvues d'émotions, des suites d'un accident, prennent généralement de meilleures décisions que les personnes dites "normales". De ce point de vue, Buffett a un comportement relativement froid et rationnel. Le reste du marché est sous l'emprise de l'émotion et de la peur. James Montier, stratégiste à la Société Générale, abouti à la même conclusion: "il est clair que c'est la peur qui conduit les investisseurs à ignorer les bonnes affaires disponibles sur le marché."

Ce qui inhibe pour l'instant tout retournement du marché est peut-être lié à une autre explication. Dans la chute, le fait que les actions soient toujours moins chères ne constitue nullement une protection contre une nouvelle baisse des cours de Bourse. La raison tient peut-être au fait que tant que les investisseurs n'entendent que des mauvaises nouvelles, macro-économiques ou autres, ils préfèrent s'abstenir d'investir, de peur de se brûler les doigts. D'autant que leurs clients font généralement preuve de peu de patience et les sanctionnent si les performances sont jugées décevantes.

C'est donc un couple infernal qui est en marche sur les places financières. La peur empêche de nombreux intervenants d'agir. Nombreux sont ceux qui reconnaissent qu'il y a de bonnes affaires, mais très peu en profitent, craignant d'être contredits. Seul les investisseurs qui parviennent à dominer leurs émotions (et qui accessoirement sont maître de l'argent qu'ils gèrent) font un pari inverse et passent à l'action.