Rien n'est anodin en ligne

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Cette fin d'année 2013, l'un des best sellers en librairie est un petit livre d'humour paru aux Editions Facebook, collection Le Naïf. Son titre: "Fin de parties". Le contenu est moins anodin que le titre le laisse à penser: à l'intérieur 150 pages de noubas étudiantes, avec concours de beuveries. Le tout dûment légendé bien sûr. Les noms apparaissent en toutes lettres, les visages sont reconnaissables. Ginette K de Lyon, Alfred U. de Grenoble sont dans ce best-of, délicat mais vendeur. Violation de la vie privée? Mais non voyons. D'ailleurs tout est écrit dans les 33 pages des Conditions d'utilisations de Facebook.

Epargnez-vous cette fastidieuse lecture; voici la partie intéressante: "En publiant un Contenu utilisateur sur tout ou partie du Site, vous concédez expressément à la Société (...) une licence irrévocable, perpétuelle, non exclusive, transférable et pour le monde entier sans rétribution financière de sa part (y compris le droit de concéder des sous-licences), d'utiliser, copier, représenter, diffuser, reformater, traduire, extraire (en tout ou partie) et distribuer ce Contenu utilisateur, à des fins commerciales, publicitaires ou autres (...), de créer des œuvres dérivées du Contenu utilisateur".

Avec cette perle: "A tout moment, vous pouvez supprimer votre Contenu utilisateur du Site. Si vous choisissez de supprimer votre Contenu utilisateur, la présente licence prendra fin automatiquement mais vous acceptez que la Société puisse conserver des copies archivées du Contenu utilisateur supprimé. Facebook ne revendique aucun droit de propriété sur votre Contenu utilisateur." En d'autres termes, ce qui est à vous est à vous, mais aussi à Facebook qui peut en faire l'usage qu'il souhaite sans que vous puissiez y trouver à redire. La formule "en cas de suppressions de vos données, nous, Facebook, n'en sommes plus propriétaires, mais on les garde quand même" est savoureuse. C'est vrai qu'on ne sait jamais. D'ailleurs, Facebook se réserve le droit de modifier sans préavis ses conditions d'utilisations- ce qu'il a d'ailleurs tenté de faire le mois dernier, créant une énorme polémique, avant de faire machine arrière (lire cette interview d'un avocat sur 20minutes.fr )

Règle n°1: ne rien mettre sur Facebook qui puisse, un jour, se révéler gênant. Pour juridiquement blindées qu'elles soient, ces conditions d'utilisations constituent une grande malhonnêteté intellectuelle. Personne ne lit jamais des dizaines de pages d'un fatras juridique abscons et contradictoire. (D'ailleurs, celles de Facebook, ne sont que partiellement traduites en français, ce qui montre à quel point ses juristes se moquent du fait que ce contrat soit connu du public).

Il en va des photos de groupes comme du "statut" de chacun. (Note pour ceux qui étaient sur Mars récemment ou qui ont choisi la décroissance au Larzac: le "statut" est une description instantanée de l'activité -ou de la non activité- du Facebooker. Cela va du comique au consternant; question densité d'information, ce n'est pas Bloomberg). Anodin au moment où il est écrit, le statut peut se révéler une petite bombe à retardement. Exemple l'entretien d'embauche de Benjamin R., Avril 2012. Extrait:

- (La DRH): ... Très bien, je pense qu'on a fait le tour, Benjamin. Dites-moi, vous avez de fortes migraines, non?

- (Benjamin R., un peu pris de cours): ... Heu, oui, mais ce n'est pas dans mon CV que je sache...

- C'est vrai. Néanmoins, je lis votre statut Facebook du 17 mars: “migraine atroce, pour la cinquième fois en dix jours, je vais bosser au radar..."

- ... C'est vrai que ça n'allait pas très fort ce jour-là...

- Benjamin, mettez-vous trente seconde à la place de Dugland & Associés, on ne va pas payer 50.000 euros par an un jeune cadre qui vient travailler au radar la moitié du temps, ça fait cher le zombie à temps partiel, non?"

Règle n°2: rien n'est anodin sur Facebook.

Le pire en matière de boomerang social reste Google. Le moteur de recherche à une mémoire d'éléphant. Pour le coup, l'utilisateur ne contrôle rien. Impossible d'effacer quoi que ce soit, tout juste peut-on construire une page qui sera conçue pour remonter le plus haut possible dans les résultats de recherche et faire oublier d'autres moins flatteuses (certaines entreprises sont spécialisées sur ce segment). Là encore, tout peut se retourner contre vous: un blog vieux de cinq ans, un commentaire énervé laissé sur un site, ou un article vengeur. Il faut juste le savoir. Google est le rêve fait réalité des patrons et des recruteurs paranoïaques qui veulent avant tout "documenter" leur choix (comme si c'était leur job de se transformer en documentaliste).

Face à ces menaces sur la vie privée, les gouvernements sont démunis, pour la simple raison que les technologies avancent bien plus vite que les capacités à les réguler. Un exemple avec cette startup new yorkaise, Sense Networks, spécialisée dans le suivi les trajets d'utilisateurs de téléphone portable dans une ville (voir cette vidéo étonnante ). Pour l'instant, le pistage est expérimental et se fait sur une base volontaire. Mais ce type d'outil est destiné à un vaste déploiement. Pour l'heure personne ne sait quel sera le statut juridique de ces données. En France, il ne faut pas compter sur la Cnil; à en juger par sa composition (parlementaires, grands corps de l'Etat), la Commission nationale informatique et liberté est d'une ignorance militante en matière technologique.

Entre le cynisme des grands acteurs de l'internet et l'impuissance des gouvernements, l'avenir est sombre pour la protection de la vie privée. Le seul (mince) bouclier reste l'intelligence collective dont la capacité d'indignation est aussi forte que sa propension à déceler les abus qui menacent la société de l'information.