Attention aux caïds du bureau

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Je parlais la semaine dernière du concept de BFAW (Best Friend At Work / Meilleur ami au travail) brandi par beaucoup d’entreprises comme LA solution pour impliquer davantage les employés. Vous voulez développer un meilleur environnement au travail? Facile, assurez-vous que chacun y a son meilleur ami. Pourtant, l’ascension fulgurante du concept de BFAW au panthéon des principes du management efficace ne semble pas trouver d’application concrète. C’est sans doute que la promotion du bureau comme lieu de "meilleur amitié" répond en fait à un objectif second: rassurer. Les employeurs - comme le maire dans Les dents de la mer qui s’acharne à garder les plages ouvertes pour la saison alors qu’il sait que le requin est là - veulent absolument que leurs salariés se croient en sécurité, surtout si ce n’est pas le cas.

En vérité: beaucoup de bureaux (la moitié d’après les chiffres) comptent un requin dans leurs eaux. Ils sont une épidémie qui se répand en silence dans les bureaux du monde entier. Une épidémie de violence et de désarroi qui coûte aux individus leur santé et aux employeurs des millions de dollars en productivité. Ce requin a un nom: le "workplace bully" ou "caïd de bureau". Pour lui, les BFAW ne sont que des surfeurs naïfs, flottant à la surface, dont il ne fera qu’une bouchée à l’heure du déjeuner. Vous ne voyez pas de quoi je parle? Oh, je crois que si.

Le caïd de bureau, c'est cette personne qui a décidé, on ne sait pas pourquoi, de faire de votre vie un enfer. Il s’attaque à vous pour toutes sortes de raisons, et de toutes sortes de façons. Il sape vos efforts, vous contredit sans cesse, vole vos idées, s’attribue le mérite de votre travail, parle de vous dans votre dos tout en s’attaquant verbalement à vous de front de temps en temps. Pour lui, c’est un sport. Pour le reste d’entre nous: un vrai problème. Les caïds de bureau détruisent peu à peu nos lieux de travail. Les chiffres ne mentent pas.

Zogby International a mené une étude, qui révèle que 37% des travailleurs américains (soit environ 54 millions de personnes) ont été un jour ou l’autre les victimes d’un caïd de bureau. Si l’on inclut les témoins, le phénomène affecte la moitié (49%) des travailleurs américains (c’est-à-dire 71,5 millions de personnes). L’étude révèle que ce fléau est quatre fois plus répandu que les formes illégales de harcèlement, et que, dans la plupart des cas, les employeurs ignorent le phénomène. Pourtant, il leur fait perdre 21 à 28 millions de travailleurs. L’étude montre que la plupart des caïds sont des patrons (72%), et que les femmes en sont plus souvent la cible (57%) - particulièrement de la part d’autres femmes (71% des cas). Vu l'ampleur, on est face à un danger pour la santé publique : 45% des victimes de caïds rapportent que leur santé en a souffert.

Le problème s’aggrave dans la mesure où ces victimes ne se plaignent que peu (40%), et n’attaquent guère en justice (3%). Elles démissionnent, tout simplement (77% quittent leur travail), ce qui cause un dommage irréparable à la production de l'entreprise et au moral du personnel. Et, comble du paradoxe, pour le récompenser de ses efforts, le caïd reçoit généralement une promotion.

Il est difficile de faire un portrait type du caïd de bureau. Comme pour les requins, on compte un grand nombre de formes et de tailles différentes. Quelques exemples?

• Le schizo - Vicieux en privé, il se montre toujours charmant et innocent devant les collègues seniors.

• Le lourd - Il vous impose ses vues douteuses ou sexistes alors que vous n’avez rien demandé. C’est lui qui fait les blagues sur le sexe, l’infirmité ou la race et vous qualifie de frigide ou de coincé parce que vous ne riez pas.

• Le passif agressif - C’est le collègue, en apparence charmant et plein de bonnes intentions, qui vous fait des compliments. Mais il vous laisse toujours avec l’impression que vous avez fait quelque chose de mal ou dit quelque chose que vous n’auriez pas dû dire.

• Le faux ami - Il est un sous-produit du passif agressif. C’est la personne qui veut être votre BFAW, mais uniquement pour obtenir quelque chose de vous, et pour connaître vos points faibles afin de les exploiter plus tard.

• Le râleur - C’est le plus ancien au bureau, et pas pour rien. Il donne l’impression de tout détester. Il ne cesse de se plaindre du management et du reste. Mais uniquement pour vous amener à le rejoindre. Il utilisera ensuite vos propos contre vous plus tard. Il est un espion au service du management dans un sens, même si le management ignore totalement son existence et qu’il n’a eu aucune promotion depuis 10ans.

• L’obsédé du contrôle - Les obsédés du contrôle ne lâchent rien dans leur petit domaine et sont prompts à critiquer les autres plutôt que de reconnaître leurs efforts.

• Le baril de poudre - Cette personne se met souvent en colère brusquement, surtout quand elle est appelée à faire face à des questions d’ordre personnel. Elle qui n’a "franchement pas le temps pour tes petits problèmes perso", a pourtant tendance à vous faire partager les siens dans des colères noires et des valses fracassantes d’objets. En partie parce qu’elle a arrêté ses médicaments, en partie parce qu’elle pense que ça lui donne un genre plus "Je suis passionnée par mon travail, la preuve, je claque le téléphone et les portes". Pathétique.

• Le roublard - S'il est accusé d'une erreur, il contre attaque immédiatement par des mensonges, des critiques et des arguments fallacieux, ou accuse quelqu’un d’autre qui n’a rien à voir dans l’affaire. Il peut aussi se mettre à pleurer et vous fait vous sentir coupable d’avoir "parlé de ça".

L'une des raisons pour lesquelles l’épidémie de caïds de bureau s’est développée si rapidement et si profondément c'est qu'ils sont malins et difficile à identifier. D'autant qu'ils exercent un type de harcèlement dont aucune loi ne s’est encore inquiétée.

Bien souvent la personne à laquelle le caïd s’attaque n’a même pas conscience d’être victime de lui. Au contraire, les employés ainsi terrorisés considèrent immédiatement que c’est de leur faute. Dans l’étude Zogby, 71% des victimes de caïds rapportent qu’elles ont été accusées de fautes qu’elles n’avaient pas commises. Et pour 64% de celles qui ont lancé un cri d’alarme, elles se sont vu répondre qu’elles exagéraient ou qu’elles "prenaient tout de travers". Les caïds inventent des règles qu’eux-mêmes ne suivent pas. Ils maintiennent leur cible dans un standard différent du reste du bureau, et encouragent ainsi les autres à tourmenter et exclure eux aussi la personne.

Le comble est que j’ai remarqué que quand on est la cible d’un caïd, c’est généralement plutôt parce qu’on a fait quelque chose bien, que quelque chose mal. Les cibles ne sont pas des nuls, des paresseux ou de mauvais travailleurs. Au contraire ils sont compétents, honnêtes et fiables. Du fait de leur popularité, ou de leur éthique de travail, ils ont involontairement dérangé les habitudes et, les caïds n’aimant pas le changement, se sont exposés aux attaques. Le phénomène persiste tout simplement parce que ces cibles sont généralement lentes à se mettre en colère, ont le sens de l’honneur, et un désir puissant de penser du bien des autres. Ce dont bien entendu les caïds se nourrissent.

Le résultat est tragique. Ceux qui ont été la cible des caïds se retrouvent non seulement victimes de maltraitances, mais sont aussi totalement désenchantés. Arrivés avec une grande confiance dans leur hiérarchie, ils n’ont eu affaire qu’à un incompétent en position de pouvoir, qui en abusait. Leur forte capacité à excuser et leur volonté d'éviter tout affrontement les ont menés tout droit à la maladie et au chômage, tandis que leur caïd se voyait récompensé d’une promotion. L’entreprise perd un bon employé et garde un employé toxique à un poste plus important.

Mais ne vous en faites pas. Les victimes ne sont pas stupides. Elles quittent leur travail, résolues à se montrer plus dures la prochaine fois, pour réussir sur le dur marché du travail. Et peut-être finalement, avec un peu d’expérience et de cynisme gagnés en cours de route, deviendront-elles elles-mêmes caïds de bureau. Comme le dit l’adage: "tu m’as eu une fois, honte à toi, tu m’as deux fois, honte à moi".