Les banques espagnoles peuvent-elles faire face à la crise?

Jocelyn Jovène

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Au cours des douze derniers mois, les banques espagnoles ont fait largement mieux que leurs consoeurs européennes. L'écart de performance atteint 47% selon Goldman Sachs par rapport à l'indice FTSE European Bank. Et leurs résultats ont particulièrement bien tenu.

Santander a publié un résultat net
de 8,9 milliards d'euros, en hausse de 9,4% et a été profitable au cours de chaque trimestre de l'exercice écoulé – une performance remarquable que très peu de banques ont réalisé à ce jour. Le PNB cumulé des trois grandes banques commerciales du pays a atteint 53 milliards d'euros en 2008, contre 28 milliards en 2004. Leur résultat net est passé en cinq ans de 7,8 à 15,7 milliards d'euros, selon une étude publiée ce vendredi par BNP Paribas.

Les établissements de crédit espagnols ont globalement bien résisté grâce à une décennie de croissance rapide dans le pays et dans le monde, ainsi qu'aux mécanismes de régulation mis en place par la Banque centrale. Cette dernière a imposé aux banques de constituer des provisions en fonction non pas seulement des défauts avérés, mais du total de leur encours de crédit. Cette décision pesait sur la rentabilité des banques en période de croissance forte, mais elle leur a assuré un certain matelas de sécurité. Reste à savoir si le matelas actuel est suffisant pour faire face à une récession qui, comme dans de nombreux autres pays développés, devrait être historique par sa gravité.

Les analystes de Goldman Sachs se disent sceptiques sur ce sujet. "Nous pensons que la dernière partie de la crise – la dégradation de la qualité de crédit – affectera de manière disproportionnée les banques espagnoles", estiment-ils dans une étude datée du 2 mars. Les moteurs de cette détérioration du crédit sont connus: éclatement de la bulle immobilière et crise du secteur de la construction, hausse du chômage.

Une des raisons du pessimisme ambiant, que partagent de nombreux analystes et économistes, tient entre autres au niveau d'endettement des ménages espagnols, estimé à 120% de leur revenu disponible brut quand il était de seulement 30% lors de la précédente récession de 1992. Cet endettement a évolué de pair avec la bulle de l'immobilier.

Jeudi 5 mars, l'association des caisses d'épargne espagnoles – qui distribuent 49% du crédit aux ménages – a d'ailleurs annoncé la création d'une structure commune pour gérer le nombre croissant d'actifs immobiliers récupérés auprès de clients devenus insolvables à cause de la crise financière. Vingt-deux caisses d'épargne, sur un total de 42, ont décidé d'apporter leurs actifs à cette structure, pour un montant d'environ 3 milliards d'euros. Il s'agit pour une grande part d'actifs immobiliers, selon une porte-parole de l'association citée par l'AFP. La chute de la production industrielle devrait conduire à la fois à une hausse du coût du risque et devrait peser sur la rentabilité des activités de banque de détail, tout comme sur les banques mutualistes espagnoles. Certains économistes sont relativement sombres pour les mois qui viennent.

L'autre grande interrogation tient à l'exposition des grandes banques espagnoles (Santander, BBVA en tête) aux marchés émergents d'Amérique latine. Santander réalise 32% de ses profits

en Amérique latine
, BBVA 50%. "Cette diversification géographique relève autant d'une volonté de maintenir un fort volume d'activité que d'un désir de diversifier les risques (…). Pourtant, dans le cadre d'une crise globale (…) cette stratégie pourrait s'avérer moins efficace que prévu", note BNP Paribas. Le Mexique est directement affecté par la récession des Etats-Unis. Et les devises de nombreux pays d'Amérique Latine se sont dépréciées face à l'euro au cours des derniers mois.

A ce jour, l'industrie bancaire espagnole a été relativement épargnée par la double détente de la crise financière et de la crise économique et par leurs conséquences dramatiques observées dans d'autres pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Suisse… ou la France. Selon l'ampleur de la récession de l'économie nationale, ces dernières s'apprêtent à vivre des temps difficiles et il n'est pas certain au regard des risques économiques que la politique prudentielle mise en place par les autorités espagnoles, bien que fort pertinente, s'avère suffisante à les protéger d'une forte détérioration de leur rentabilité dans les mois et années à venir.